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Université de Rouen

UFR de Lettres et Sciences Humaines

DESCILAC

 

 

 

 

 

 

Espérantistes et espérantophones :

dénominations d’identités sociolinguistiques en mutation

 

 

 

 

Mémoire de Maîtrise

présenté par Sébastien Erhard

 

Sous la direction de M. Salih Akin

 

 

Octobre 2004

 


 

 

Je souhaiterais ici adresser mes plus sincères remerciements

 

aux personnes qui ont accepté de participer aux entretiens,

à M. Salih Akin, pour ses précieux conseils,

à Fabien Bellat et à François Lo Jacomo, pour leurs suggestions,

à Bruno Flochon, pour l’envoi de documents pour le corpus,

à ma famille ainsi qu’à mon employeur Denis-Serge Clopeau, pour leur soutien et leurs encouragements.

 

 


 

Espérantistes et espérantophones :

dénominations d’identités sociolinguistiques en mutation

 

Résumé en français :

Dans la langue française, on voit se dessiner principalement deux dénominations à propos des personnes liées d’une manière ou d’une autre à la langue espéranto : espérantiste et espérantophone. Par le biais de la présente étude, nous chercherons à déterminer quels sont les enjeux de ces dénominations : servent-elles à désigner des référents distincts, ou s’agit-il d’une simple concurrence entre deux termes aux valeurs connotatives différentes ? Pour répondre à ces questions, il nous faudra analyser l’usage qui est fait de ces deux dénominations dans des discours aussi bien endogènes qu’exogènes.

Puis, en nous basant sur des entretiens semi-directifs avec des personnes impliquées à divers degrés dans l’usage de la langue espéranto, nous examinerons comment s’opère l’identification à l’une ou l’autre de ces dénominations.

Comment se nommer et être nommé ? Comment se positionner et réagir par rapport à ces dénominations ? Voilà les thèmes autour desquels s’articulera notre recherche.

 

Mots-clés :

sociolinguistique ; dénomination ; espérantiste ; espérantophone ; identité ; espéranto ; stéréotypes

 

(N.B. : Pour les personnes qui souhaiteraient me contacter au sujet de ce mémoire, vous pouvez m’écrire à hodos @ free.fr)

 

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*****

« Espérantistes » kaj « espérantophones » :

nomoj de ŝanĝiĝantaj socilingvistikaj identecoj

 

Resumo en Esperanto:

En la franca lingvo, oni observas la aperon de ĉefe du nomoj pri la personoj iel ligitaj al la lingvo Esperanto : espérantiste [≈ esperantisto] kaj espérantophone [≈ Esperanto-parolanto]. Pere de la jena studo, ni strebos determini tiujn, kiuj estas la celoj de tiuj nomoj : ĉu ili servas por nomi malsamajn realaĵojn, aŭ ĉu temas pri simpla konkurenco inter du terminoj je malsamaj konotaciaj valoroj? Por respondi tiujn demandojn, ni devos analizi la uzadon faritan de tiuj du nomoj en paroloj kaj endogenaj kaj ekzogenaj.

Poste, nin apogante sur duon-direktitaj interparoladoj kun personoj implikataj je diversaj gradoj en la uzado de la lingvo Esperanto, ni ekzamenos, kiel okazas la identiĝo al unu aŭ la alia el tiuj nomoj.

Kiel sin nomi kaj esti nomata? Kiel poziciiĝi kaj reagi rilate al tiuj nomoj? Jen la temoj, ĉirkaŭ kiuj artikiĝos nia esploro.

 

Ĉefvortoj:

socilingvistiko ; nomo ; « espérantiste » ; « espérantophone » ; identeco ; Esperanto ; stereotipoj

 

(N.B. : Por la personoj, kiuj dezirus min kontakti pri tiu memuaro, vi povas min alskribi al hodos @ free.fr)

 

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Sommaire

 

1. Introduction   4

2. Présentation de l’étude   6

2.1. Problématique. 6

2.2. Hypothèses. 8

2.3. Présentation de la langue espéranto. 9

2.3.1. D’un point de vue historique et sociologique  9

2.3.2. D’un point de vue interlinguistique  11

2.3.3. D’un point de vue linguistique  12

2.4. Cadre théorique. 15

3. Méthodologie   18

3.1. Constitution du corpus. 18

3.1.1. Documents divers  18

3.1.2. Entretiens semi-directifs  21

3.2. Méthodologie d’analyse de discours. 28

4. Analyse des données   29

4.1. espérantiste / espérantophone dans les discours exogènes. 29

4.1.1. Dans les dictionnaires  29

4.1.2. Dans la presse, à l’occasion d’un évènement spécifique  34

4.2. espérantiste / espérantophone dans les discours endogènes. 41

4.2.1. À l’intention du public extérieur 41

4.2.2. Au sein de la communauté linguistique  47

5. Conclusion   62

6. Bibliographie   64

7. Table des matières   66

ANNEXES

 


 

1. Introduction

 

            Lors de la journée d’étude sur l’espéranto, le 25 novembre 1983 à l’Université de Paris VIII – Vincennes, le philosophe Jean-Claude Michéa déclarait : « tout chercheur [...] qui a fait le minimum d’efforts nécessaires pour se tenir à peu près au courant de l’état réel du mouvement espérantiste est conduit à constater qu’autour de la langue imaginée en 1887 par Zamenhof a fini par se construire tout un univers, à la fois étrange et passionnant, qui mérite amplement d’être étudié pour lui-même » (Michéa, 1983 : 29).

Or, jusqu’à présent, tout cet aspect de l’espéranto évoqué par Michéa, c’est-à-dire tous les phénomènes observables en dehors de la langue en elle-même, est resté encore peu étudié. C’est l’une des raisons qui a motivé notre recherche, outre notre connaissance préalable du terrain.

 

            À la base, nous souhaitions donner une orientation psycholinguistique à notre travail. En effet, nous avions l’intention d’étudier un phénomène certes très minoritaire au sein de la communauté linguistique de l’espéranto, mais qui mérite tout de même une attention particulière : celui des personnes ayant l’espéranto comme langue maternelle. Or l’espéranto, de par sa nature de langue véhiculaire et de par ses buts initiaux de langue auxiliaire secondaire, n’a jamais eu pour finalité de devenir langue maternelle. Il s’agit généralement d’une langue apprise de manière tout à fait consciente et délibérée. Mais l’existence de couples internationaux a fait que certains de ces couples ont choisi d’utiliser l’espéranto comme langue familiale, donnant par la suite à leurs enfants une éducation bilingue, voire trilingue.

Comment des sujets, ayant pour langue maternelle une langue initialement destinée à être apprise de façon consciente et le plus souvent à l’âge adulte, construisent-ils leur identité linguistique ? Et comment se fait l’éducation langagière dans ce contexte plurilingue ? Ces questions nullement dépourvues d’intérêt, à notre sens, méritaient une étude approfondie.

            Mais au cours de nos lectures préparatoires, nous sommes tombé sur le témoignage en espéranto d’un Français marié à une Brésilienne qui rapportait l’anecdote suivante :

« Mi neniam povos forgesi la tagon kiam mia propra filo, en flua Esperanto diris al mi dum ni parolis pri la Esperanto-movado : "Paĉjo, mi ne estas esperantisto, mi estas nur Esperanto-parolanto". »

[*Je ne pourrai jamais oublier le jour où mon propre fils, dans un espéranto fluide m’a dit tandis que nous parlions du mouvement espéranto : "Papa, je ne suis pas espérantiste, je suis seulement espérantophone [espéranto-parlant]".][1]

(Ledon, 1996 : 13)

Cette remarque a particulièrement attiré notre attention, d’autant qu’en espéranto, on fait rarement la distinction entre les dénominations esperantisto et Esperanto-parolanto, la dénomination Esperanto-parolanto étant d’ailleurs fort peu employée. À travers ce simple échange entre un fils et son père, nous voyons se dessiner un phénomène d’identification à une dénomination au détriment d’une autre.

Ces réflexions nous ont donc amené à nous pencher sur le cas de la langue française, où l’usage des deux dénominations espérantiste et espérantophone est encore plus concurrentiel qu’en espéranto. Or, les enjeux qui sous-tendent la concurrence entre ces deux dénominations différentes sont loin d’être aussi insignifiants qu’il n’y semblerait au premier abord.

 

            Dans la présente recherche, nous tâcherons donc d’étudier les phénomènes liés à ces deux dénominations, et cela afin de mieux cerner les différentes populations qui ont des rapports plus ou moins proches avec la langue espéranto.

Après avoir exposé la problématique que soulève cette double dénomination, nous présenterons notre corpus qui, par la suite, nous permettra d’analyser l’usage dans la pratique des dénominations espérantiste et espérantophone, au travers de discours aussi bien endogènes qu’exogènes.

 


2. Présentation de l’étude

 

2.1. Problématique

 

Dans l’éditorial de mai 2004 du portail d’information en espéranto Ĝangalo, le rédacteur en chef Flavio Rebelo, reprochait au mouvement espéranto d’être parfois trop nombriliste et d’avoir tendance à ne s’intéresser qu’à lui-même et ne parler que de lui. Rebelo prenait pour preuve de ce nombrilisme le fait que, selon les statistiques établies pour l’année 2003-2004, les visiteurs du site Ĝangalo étaient plus enclins à lire les informations et les articles ayant trait à l’espéranto plutôt que ceux en rapport avec l’actualité internationale (REBELO F., 2004, « El la gorĝo » dans ĜANGALO, http://gxangalo.com/kolumnoj/9.html).

Par ailleurs, étant donné son statut actuel, l’espéranto est une langue qui cherche à se faire connaître et à faire parler d’elle autant que possible. De ce fait, les locuteurs et les défenseurs de l’espéranto sont souvent amenés à s’auto-désigner et aussi à être désignés par le public extérieur. Pour exemple, le manifeste de Prague, rédigé lors du Congrès Universel d’espéranto en 1996, commence ainsi : « Nous, membres du mouvement mondial pour la promotion de la langue internationale Espéranto […] ».

 

Se pose alors la question de la dénomination adéquate pour désigner l’ensemble des locuteurs et/ou défenseurs de l’espéranto, ces deux catégories ne recouvrant pas forcément les mêmes personnes[2].

Au sein du mouvement espéranto, il y a souvent eu, et il y a toujours, des divergences d’opinions sur la façon d’envisager la langue (nous développerons ce point dans la présentation historique et sociologique de l’espéranto en 2.3.1.). Malgré cela, la population ayant un lien avec la langue espéranto a tendance à être considérée comme homogène vue de l’extérieur (par exemple, un journaliste qui interviewera un locuteur de l’espéranto présentera souvent son avis comme représentatif de celui de tous les locuteurs de l’espéranto), même si ce n’est pas le cas dans la pratique. Eu égard à ces considérations, on est en droit de se demander s’il y a une ou des dénomination(s) possible(s) pour désigner l’ensemble de cette population, et dans l’affirmative, comment cette ou ces dénomination(s) sont acceptées par les personnes concernées.

Dans la langue espéranto, cette question de l’auto-dénomination ne semble pas trop problématique, car c’est le terme esperantisto qui apparaît comme le plus utilisé, bien qu’il existe aussi d’autres dénominations possibles en espéranto, comme nous le verrons au cours de notre étude. Mais si l’on ne centre notre propos que sur le cas de l’espéranto en France et dans les pays francophones d’une manière générale[3], on remarque la présence principalement de deux dénominations pour la population relative à l’espéranto : il s’agit des termes espérantiste et espérantophone. Or, on peut trouver ces deux termes aussi bien dans les discours endogènes (auto-dénomination) que dans les discours exogènes (dénomination exogène de la population relative à l’espéranto). Parfois les deux termes cohabiteront dans le même discours, voire seront en concurrence.

D’une manière générale, le terme espérantiste semble davantage utilisé que espérantophone (il y a sans doute des raisons à cela, sur lesquelles nous reviendrons plus loin). Toutefois, cette concurrence de termes engendre bien souvent une certaine insécurité linguistique à la fois pour les personnes concernées elles-mêmes que pour ceux qui les désignent.

Pour illustrer cette insécurité linguistique, citons ici juste un fait révélateur. Au cours de l’année 2003, la ville bretonne de Pontivy organisa un cycle de manifestations commémoratives à l’occasion du 80ème anniversaire de la disparition de l’écrivain Emile Masson. Comme cet écrivain avait, entre autres, défendu l’espéranto au cours de sa vie, il y eut le 29 novembre 2003 une journée consacrée à Emile Masson et l’espéranto. Au cours de cette journée, on inaugura à la bibliothèque municipale une exposition sur la langue espéranto. Quelques officiels intervinrent lors de l’inauguration, et notamment l’un des organisateurs de la journée, M. Giraud (dont la femme est responsable du club d’espéranto local mais qui lui-même ne s’occupe pas du tout d’espéranto). Ce dernier se reprit, à la fin de son intervention, à peu près comme ceci : « […] les espérantophones, car j’ai appris qu’il ne fallait plus dire les espérantistes ».

Ainsi, dans certains cas, les deux dénominations seront employées indifféremment à tour de rôle, alors que dans d’autres cas, on aura tendance à les employer dans des contextes différents et à leur attribuer des significations distinctes. D’autres fois encore, comme dans l’anecdote mentionnée plus haut, on tendra à présenter espérantophone comme un terme destiné à suppléer celui d’espérantiste, terme qui pourtant perdure et semble même être davantage utilisé qu’espérantophone d’une manière générale. Dans ce contexte, quels seraient les enjeux de cette tentative de redénomination ?

Nous pouvons donc nous demander si cette concurrence de termes ne traduit pas des problèmes identitaires pour cette communauté linguistique si difficile à cerner. Dans notre enquête, il nous faudra essayer de définir les raisons qui sous-tendent les différences d’usage des dénominations espérantiste et espérantophone. À partir de là, nous verrons comment se font les positionnements identitaires. Le processus de dénomination et l’identification de la population présentement étudiée seront au cœur de notre recherche.

 


2.2. Hypothèses

 

Cette instabilité entre les termes espérantiste et espérantophone pour désigner la population liée d’une certaine manière à l’espéranto suscite de nombreuses questions sur les enjeux de ces dénominations. Dans la problématique, nous avons également mis le doigt sur le fait que cette double dénomination peut éventuellement avoir des incidences sur la construction identitaire des personnes concernées. À partir de là, nous pouvons émettre certaines hypothèses :

 

 

 

 

Nous tenterons d’analyser en détail l’utilisation des deux dénominations au cours de l’analyse du corpus et de noter dans quel cadre chacune évolue. Ainsi, nous verrons comment elles sont définies, que ce soit de façon autonome, l’une par rapport à l’autre, ou bien encore en comparaison avec d’autres dénominations. L’analyse des entretiens nous permettra alors de voir comment un échantillon de sujets se détermine par rapport à ces termes, et comment ces individus s’y identifient.


2.3. Présentation de la langue espéranto

 

Il convient de présenter ici, ne serait-ce que succinctement, quelques aspects de la langue espéranto, langue autour de laquelle tourne notre objet d’étude. Cette présentation nous permettra d’aborder certaines notions sur lesquelles nous reviendrons par la suite.

 

2.3.1. D’un point de vue historique et sociologique

 

L’auteur de l’espéranto, Lejzer-Ludwik Zamenhof, était à la base un médecin spécialisé en ophtalmologie, mais c’était aussi un polyglotte qui maîtrisait au moins cinq langues et en avait étudié plusieurs autres. Il est né en 1859 dans la ville de Białystok, ville située sur le territoire actuel de la Pologne, appartenant alors à la Russie. Białystok était une ville où cohabitaient plusieurs communautés ethniques et linguistiques : notamment des Russes, des Polonais, des Allemands et des Juifs. Zamenhof était lui-même juif. Par la suite, Zamenhof ne manquera pas de faire remarquer que c’est entre autres cette origine, c’est-à-dire cette enfance passée dans une ville où la diversité linguistique était l’une des principales sources de dissensions, qui lui inspirera son projet.

Pendant la période d’étude au lycée, avec l’aide de quelques camarades de classe, il élaborera un premier projet sous le nom de « Lingwe uniwersala ». Mais lorsqu’il partira poursuivre ses études à Moscou en 1879, il confiera ses travaux à son père qui les détruira pendant son absence, ne voyant pas d’un très bon œil les travaux de son fils. De cet « ancien espéranto » en quelque sorte, il ne nous reste plus aujourd’hui que 15 textes (Cash, 1992).

Zamenhof essaiera alors de reconstruire la langue, et en profitera pour l’améliorer. C’est ainsi que le 26 juillet 1887, il fit paraître la première brochure en russe intitulée Lingvo Internacia (ce qui signifie « langue internationale », nom initial de la langue). Il signa cette brochure sous le nom de Doktoro Esperanto. Ce pseudonyme, qui signifie mot à mot « Docteur Celui qui espère », servit rapidement à désigner la langue elle-même.

Zamenhof mena un important travail de publicité et d’information sur sa brochure, suite à quoi, grâce au bouche-à-oreille, de nombreuses personnes se mirent à apprendre la langue (Privat, 1982a : 33-34). Rapidement, on vit des clubs et des sociétés d’espéranto se former dans plusieurs pays d’Europe, puis, à partir de 1902, sur les autres continents.

Très tôt, on commença à parler de « mouvement espérantiste ». La première revue d’espéranto eut pour nom « La Esperantisto » et la première revue en France fut « L’Espérantiste » (signalons d’ailleurs que la principale revue d’espéranto en France s’appelait encore jusqu’en 2000 « Franca Esperantisto » avant d’être rebaptisée « Le Monde de l’Espéranto »).

Durant ses premières années, la langue se développa et fut utilisée essentiellement par écrit, et en parallèle à cela, une littérature en espéranto se mit en place, aussi bien à travers des traductions qu’à travers une littérature originale (notamment de la poésie). Ce n’est qu’au début du XXème siècle que l’espéranto commença à être parlé, avec entre autres le premier Universala Kongreso [*Congrès Universel] en 1905, à Boulogne-sur-Mer. Il convient de préciser qu’à cette époque déjà, l’espéranto n’était pas envisagé de la même façon par tous ses locuteurs. Pour schématiser, disons que nous avions d’une part en Europe occidentale, et principalement en France sous l’influence de Louis de Beaufront, un point de vue qui consistait à voir l’espéranto comme une langue réservée aux relations internationales et rien de plus (Privat, 1982a : 65), tandis qu’à l’Est, tout particulièrement en Russie, l’approche de l’espéranto était beaucoup plus idéaliste. Là-bas, on rattachait la langue à des idéaux pacifistes et cela, par l’usage d’un vocabulaire très enthousiaste, parfois à la limite du religieux ; il convient néanmoins de replacer cette approche dans le contexte de l’époque (1982a :70). Or, lors du congrès de Boulogne, en 1905, ce fut davantage la conception « orientale » qui l’emporta, car c’est à partir de ce moment-là que l’on se mit à parler de l’« interna ideo » [*idée interne] pour la langue et que l’on choisit le drapeau avec l’étoile verte comme symbole de l’espéranto ainsi que l’hymne « La Espero » (1982b : 21-22). C’est également à cette occasion que Zamenhof rédigea la « Deklaracio pri Esperantismo » [*Déclaration sur l’Espérantisme] qui définissait le mouvement de l’espéranto et qui constituait en quelque sorte un compromis entre les deux conceptions, bien que Zamenhof lui-même avait tendance à voir dans l’espéranto plus qu’un simple outil de communication (1982b : 24-26). Il faut d’ailleurs noter que de nombreux avis s’accordent à reconnaître que c’est ce fond idéologique de l’espéranto (même s’il est souvent raillé par certains de ses utilisateurs, mais il s’agit d’auto-dérision, puisque c’est le propre de tout pouvoir d’avoir un contre-pouvoir) qui a permis à la langue de se maintenir et de se développer ainsi, par opposition aux autres LAI qui avaient souvent un aspect plus utilitaire (Michéa, 1983 : 32-33 ; Duc Goninaz, 1983 : 49-51 ; Janton, 1983 : 80).

 

Au cours de son histoire, l’espéranto connaîtra ainsi d’autres divisions sur la façon de percevoir la langue. Ainsi, par exemple, la séparation entre le mouvement neutre et le mouvement non-neutre. Ce dernier fut à l’initiative d’Eugène Lanti, un instituteur français qui créa en 1921 l’association SAT, Sennacieca Asocio Tutmonda [*Association Mondiale Anationale]. À la base, cette association se tournait essentiellement vers le milieu ouvrier et cherchait à agir par l’espéranto et non pour l’espéranto (Privat, 1982b :131-132). Lanti était assez critique par rapport à l’« interna ideo » et aussi par rapport à la neutralité du mouvement espéranto (représenté par l’association mondiale d’espéranto UEA, Universala Esperanto-Asocio). Selon un prospectus récent au sujet de l’association SAT, son but précis est décrit ainsi : « SAT vise l’application pratique de l’espéranto à l’échelle mondiale à des fins de progrès social, d’émancipation des populations ». Toutefois, la divergence d’opinions entre ces deux associations s’est aujourd’hui amenuisée et les deux associations travaillent parfois en collaboration, même si leurs buts restent distincts.

Une autre divergence d’opinions, plus récente, est celle entre « fin-venkistoj » et « raŭmistoj ». Pour décrire ce paradigme, il nous faut d’abord expliquer ce qu’est la « fina venko » : cette expression signifie en espéranto « victoire finale »[4]. Ce terme désigne le moment de la reconnaissance générale de l’espéranto, lorsque la langue sera introduite et appliquée comme deuxième langue pour tous (Sikosek, 1999 : 58). Ainsi, les personnes qui partagent cette idéologie, ou qui d’une manière générale ont tendance à agir dans ce but, sont parfois qualifiées de « fin-venkistoj ». En réaction à l’idéalisme un peu trop exacerbé de certains de ces « fin-venkistoj », qui vont parfois jusqu’à faire l’éloge de l’espéranto de façon non objective et exagérée, un manifeste fut rédigé en 1980, lors du 36ème Congrès International des Jeunes à Rauma, en Finlande. Dans ce Manifeste de Rauma, hormis la critique de l’idéalisme de la « communauté espérantophone » (je reprends ici les termes de la traduction française du manifeste disponible sur le site www.lingvo.info), il est proposé, parmi les objectifs, la valorisation d’un « nouveau type de culture internationale », et la « communauté espérantophone » est conçue comme « une minorité linguistique choisie » (malheureusement, la traduction française omet ici l’adjectif de « diaspora » présent dans la version originale du manifeste). C’est pourquoi on parlera de « raŭmistoj » pour les locuteurs de l’espéranto qui ont tendance à se considérer en quelque sorte comme un « peuple » à part, ou ceux qui veulent particulièrement valoriser une culture propre à l’espéranto. Cette tendance a même conduit certains à mettre en place une « citoyenneté de l’espéranto » dans la cadre d’une fictive « cité de l’espéranto » (« Esperanta Civito » en espéranto), qui néanmoins reste plutôt anecdotique par rapport à l’ensemble des locuteurs de l’espéranto.

Par ailleurs, dans un article de 1996, Zlatko Tišljar cherche à restreindre cette dichotomie en démontrant que ces deux conceptions de l’espéranto sont complémentaires et non contradictoires. Selon lui, d’une part, les « raŭmistoj » ont raison de rappeler que la communauté espérantophone constitue, qu’elle le veuille ou non, un « peuple » avec également une culture qui lui est propre, et d’autre part, les « fin-venkistoj » ont le mérite de souligner que le propre de tout peuple est d’avoir une croyance commune (qu’elle soit réalisable ou non). Cette croyance commune, pour le cas de l’espéranto, est l’« idée interne » mentionnée précédemment, idée qui a permis à la langue de se maintenir et se développer jusqu’à aujourd’hui. Tišljar conclut son article en laissant entendre que cette dichotomie, bien que complémentaire, s’avère en fait une quadrature du cercle puisque le fait même de constituer un « peuple » est un frein au but de celui-ci. Il résume cette opinion ainsi :

« Sen Esperanto-popolo Esperanto kiel lingvo ne povus evolui kaj maturiĝi, kun la popolo ĝi ne povas fariĝi monda! »

[*Sans le peuple espéranto, l’espéranto comme langue ne peut pas évoluer et devenir mature, avec le peuple elle ne peut pas devenir mondiale !]

(Tišljar, 1997 : 59)

 

Pour finir, rajoutons quelques précisions historiques. Au cours de son histoire, l’espéranto a reçu le soutien à la fois de diverses personnalités telles que, par exemple, Léon Tolstoï, Jules Vernes, Antoine Meillet ou Umberto Eco (Sikosek, 1999 : 108-122), et d’organisations internationales comme la Société des Nations et l’UNESCO (ibid. : 124-125). Mais d’un autre côté il a été également persécuté, à diverses périodes, par certains régimes totalitaires. En outre, quasiment dès le début de son histoire, l’espéranto se dota de nombreux outils utiles, voire parfois nécessaires, au maintien d’une communauté linguistique, telles de nombreuses revues, une Académie d’espéranto, une littérature importante aussi bien traduite que originale, des rencontres régulières... outils toujours développés de nos jours, notamment grâce aux nouvelles possibilités qu’offre l’Internet.

 

 

2.3.2. D’un point de vue interlinguistique

 

L’interlinguistique est la discipline qui se charge d’étudier les langues internationales. Même si son objet d’étude demeure encore mal défini et reste assez sujet à polémiques (Erhard, 2002 : §1), on peut dire que cette discipline s’occupe entre autres des Langues Auxiliaires Internationales. Les Langues Auxiliaires Internationales (LAI) sont des langues construites sous l’impulsion d’une ou de plusieurs personnes et dont le but est de servir de langue véhiculaire pour la communication internationale.

L’espéranto fait partie de ces LAI ; mais son importance est telle aujourd’hui, comparativement aux autres LAI, que l’espérantologie est devenue une branche à part entière de l’interlinguistique. En effet, l’espéranto n’a été ni la première ni la dernière des LAI publiées[5], et l’histoire des différentes LAI participe à l’histoire même de la langue espéranto.

Citons donc quelques-unes de ces LAI, parmi les plus connues ou les plus importantes.

 

Tout d’abord le Volapük (dont le nom est composé de « vol » et de « pük », qui viennent respectivement de l’anglais « world » et « speak », avec entre les deux la finale slave du génitif « -a »), publié en 1879 par le prêtre catholique allemand Johann Martin Schleyer. Même si le volapük n’était pas la première LAI publiée, il est néanmoins considéré comme la première LAI à avoir dépassé le stade de projet écrit pour devenir la langue d’une communauté linguistique. Or c’est cela même qui causera sa perte, car son auteur Schleyer ne comprendra pas « les implications du passage de la création individuelle à la pratique collective » (Janton, 1973 : 20). Et lorsque l’espéranto apparaîtra une dizaine d’années plus tard, le volapük aura alors déjà entamé son déclin. Cela n’empêchera pas Zamenhof, l’initiateur de l’espéranto, de déclarer lors d’un discours, en 1911, que Schleyer est « le vrai père du mouvement en faveur d’une langue internationale ».

L’ido est sûrement la LAI qui joua le rôle le plus important dans l’histoire de l’espéranto. En effet, la plupart des LAI d’une certaine envergure ont connu de nombreux projets de réforme. L’espéranto n’échappa pas à cette règle. Lui aussi eut des dizaines de descendants, la plupart sans lendemain, à l’exception de l’ido qui connu un véritable retentissement, au point qu’il divisa à une certaine époque le mouvement espérantiste et donna naissance à son tour à des descendants. Le nom même de la langue, Ido, signifie en espéranto « descendant » (à l’origine, l’ido était appelé Esperanto reformita, « espéranto réformé »). Ce projet a été développé dans les années 1907-1909 par Louis Couturat et présenté au « Comité de la Délégation pour l’adoption d’une langue auxiliaire internationale » par l’espérantiste français Louis de Beaufront. Cette réforme visait à améliorer l’espéranto, notamment en le rapprochant davantage de certaines langues européennes, essentiellement latines (Albani & Buonarroti, 2001 : 223). On qualifia cette époque de crise de l’ido (« Ido-krizo » en espéranto), car on vit alors apparaître, parallèlement au mouvement espérantiste, un mouvement idiste qui donna lieu à certaines dissensions (Privat, 1982b : 62). En définitive, le mouvement idiste perdit de l’influence assez rapidement, pour rester finalement minoritaire par rapport à l’espéranto. Et même si l’ido n’a pas complètement disparu aujourd’hui, son utilisation reste cependant confidentielle.

Une tendance plus récente dans l’histoire des LAI est la tendance naturaliste, qui vise à proposer des LAI les plus proches possibles des langues existantes, généralement des langues romanes. Cette tendance, déjà amorcée en 1921-1922 par Edgar de Wahl avec son Occidental, est surtout représentée par l’Interlingua. L’interlingua est le fruit des décisions de l’International Auxiliary Language Association (IALA). On trouve, parmi les collaborateurs de l’IALA, plusieurs linguistes émérites comme Otto Jespersen, Edward Sapir et André Martinet. L’interlingua avait été proposée à l’IALA en 1951 par Alexander Gode, et ce projet-là fut retenu en 1953 parmi les quatre variantes proposées (Albani & Buonarroti, 2001 : 219). De nos jours, l’interlingua est toujours présente, mais là encore de façon disproportionnée en comparaison avec l’espéranto. Néanmoins, l’interlingua ne semble pas poursuivre exactement les mêmes buts que l’espéranto : l’interlingua vise vraisemblablement un public précis, une certaine intelligentsia occidentale, et pour un usage strictement linguistique, ce qui n’est pas toujours le cas de l’espéranto comme nous le verrons plus loin.

Pour certains locuteurs actuels de l’espéranto, les autres LAI apparaissent comme un objet de curiosité, alors que pour d’autres, comme des concurrents potentiels. Fréquemment, les locuteurs (le plus souvent virtuels) de ces autres LAI servent de cibles aux traits d’humour en espéranto : ainsi, de la même façon que les Français font des blagues sur les Belges ou que les Flamands font des blagues sur les Néerlandais, l’espéranto étant une langue à portée internationale et ne voulant donc froisser aucune nationalité, on verra souvent des blagues en espéranto sur les idistes ou les volapükistes.

 

Enfin, on signalera que ces LAI sont classées selon plusieurs procédés, mais notamment selon un axe allant des langues dites a priori, c’est-à-dire n’ayant aucun lien conscient avec les langues déjà existantes, vers les langues dites a posteriori, c’est-à-dire se rapprochant au maximum des langues existantes. Sur cet axe, on distinguera plusieurs tendances, dont la tendance naturaliste précédemment citée (Erhard, 2002 : annexe 3). L’espéranto, pour sa part, est une langue a posteriori de la tendance mixte, c’est-à-dire avec certains traits de schématisme sur le plan grammatical essentiellement, mais avec un vocabulaire ayant des racines naturelles rarement ou jamais modifiées.

 

 

2.3.3. D’un point de vue linguistique

 

En premier lieu, l’espéranto s’écrit avec un alphabet latin. Son alphabet se compose de 28 graphèmes, correspondant chacun strictement à un seul phonème. Toutes les lettres se lisent, il n’y a pas de lettre muette.

Voici donc ci-dessous l’alphabet de l’espéranto, avec entre crochets sa prononciation correspondante dans l’Alphabet Phonétique International :

a [ɑ:], b [b], c [ts], ĉ [tʃ], d [d], e [ε] [6], f [f], g [g], ĝ [dʒ], h [h], ĥ [x], i [i:], j [j], ĵ [ʒ], k [k], l [l], m [m], n [n], o [o] [7], p [p], r [r], s [s], ŝ [ʃ], t [t], u [u:], ŭ [w], v [v], z [z]

 

Signalons également que l’espéranto possède 6 diphtongues : aj [aɪ], ej [εɪ], oj [oɪ], uj [uɪ], aŭ [aʊ], eŭ [εʊ]

 

Sur le plan grammatical, la grammaire de base peut se résumer en 16 règles. Celles-ci furent fixées en 1905 par Zamenhof, l’auteur de la langue, dans son ouvrage Fundamento de Esperanto, comme base stable et immuable de la langue. Cette base ne visait absolument pas à empêcher toute évolution ou enrichissement de la langue, mais au contraire à « imprimer une direction générale, d’ailleurs assez souple, à l’évolution » (Janton, 1973 : 49).

Citons donc ces 16 règles, telles que Zamenhof les avait rédigées en français :

 

1.       L'Esperanto n'a qu'un article défini (la), invariable pour tous les genres, nombres et cas. Il n'a pas d'article indéfini.

Remarque – L'emploi de l'article est le même qu'en français et en allemand. Mais les personnes auxquelles il présenterait quelques difficultés peuvent fort bien ne pas s'en servir.

2.       Le substantif finit toujours par o. Pour former le pluriel on ajoute j au singulier. La langue n'a que deux cas : le nominatif et l'accusatif. Ce dernier se forme du nominatif par l'addition d'un n. Les autres cas sont marqués par des prépositions : le génitif par de (de), le datif par al (à), l'ablatif par per (par, au moyen de) ou par d'autres prépositions, selon le sens. Ex. : la patr'o – le père, al la patr'o – au père, de la patr'o – du père, la patr'o'n – le père (à l'accusatif, c.-à-d. complément direct), per la patr'o'j – par les pères ou au moyen des pères, la patr'o'j'n – les pères (accus. plur.), por la patr'o – pour le père, kun la patr'o – avec le père, etc.

3.       L'adjectif finit toujours par a. Ses cas et ses nombres se marquent de la même manière que ceux du substantif. Le comparatif se forme à l'aide du mot pli – plus, et le superlatif à l'aide du mot plej – le plus. Le "que" du comparatif se traduit par "ol" et le "de" du superlatif par "el" (d'entre). Ex. : pli blank'a ol neĝ'o – plus blanc que neige ; mi hav'as la plej bel'a'n patr'in'o'n el ĉiu'j – j'ai la plus belle mère de toutes.

4.       Les adjectifs numéraux cardinaux sont invariables : unu (1), du (2), tri (3), kvar (4), kvin (5), ses (6), sep (7), ok (8), naŭ (9), dek (10), cent (100), mil (1 000). Les dizaines et les centaines se forment par la simple réunion des dix premiers nombres. Aux adjectifs numéraux cardinaux on ajoute : la terminaison (a) de l'adjectif, pour les numéraux ordinaux ; obl, pour les numéraux multiplicatifs ; on, pour les numéraux fractionnaires ; op, pour les numéraux collectifs. On met po avant ces nombres pour marquer les numéraux distributifs. Enfin, dans la langue, les adjectifs, les adjectifs numéraux peuvent s'employer substantivement ou adverbialement. Ex. : Kvin'cent tri'dek tri – 533 ; kvar'a – 4me ; tri'obl'a – triple ; kvar'on'o – un quart ; du'op'e – à deux ; po kvin – au taux de cinq (chacun) ; unu'o – (l')unité ; sep'e – septièmement.

5.       Les pronoms personnels sont mi (je, moi), vi (vous, tu, toi), li (il, lui), ŝi (elle), ĝi (il, elle, pour les animaux ou les choses), si (soi), ni (nous), ili (ils, elles), oni (on). Pour en faire des adjectifs ou des pronoms possessifs, on ajoute la terminaison (a) de l'adjectif. Les pronoms se déclinent comme le substantif. Ex. : mi'n – moi, me (accus.), mi'a – mon, la vi'a'j – les vôtres.

6.       Le verbe ne change ni pour les personnes, ni pour les nombres. Ex. mi far'as – je fais, la patr'o far'as – le père fait, ili far'as – ils font.

Formes du verbe :

a) Le présent est caractérisé par as ; ex. : mi far'as – je fais.

b) Le passé, par is : vi far'is – vous faisiez, vous avez fait.

c) Le futur, par os : ili far'os – ils feront.

ĉ) Le conditionnel, par us : ŝi far'us – elle ferait.

d) L'impératif, par : far'u – fais, faites ; ni far'u – faisons.

e) L'infinitif, par : far'i – faire.

f) Le participe présent actif, par ant : far'ant'a – faisant, far'ant'e - en faisant.

g) Le participe passé actif, par int : far'int'a – ayant fait

ĝ) Le participe futur actif, par ont : far'ont'a – devant faire, qui fera.

h) Le participe présent passif, par at : far'at'a – étant fait, qu'on fait.

ĥ) Le participe passé passif, par it : far'it'a – ayant été fait, qu'on a fait.

i) Le participe futur passif, par ot : far'ot'a – devant être fait, qu'on fera.

La voix passive n'est que la combinaison du verbe est (être) et du participe présent ou passé du verbe passif donné. Le "de" ou le "par" du complément indirect se rendent par de. Ex. : ŝi est'as am'at'a de ĉiu'j – elle est aimée de tous (part. prés. : la chose se fait). La pord'o est'as ferm'it'a – la porte est fermée (part. pas. : la chose a été faite).

7.       L'adverbe est caractérisé par e. Ses degrés de comparaison se marquent de la même manière que ceux de l'adjectif. Ex. : mi'a frat'o pli bon'e kant'as ol mi – mon frère chante mieux que moi.

8.       Toutes les prépositions veulent, par elles-mêmes, le nominatif.

9.       Chaque mot se prononce absolument comme il est écrit.

10.   L'accent tonique se place toujours sur l'avant-dernière syllabe.

11.   Les mots composés s'obtiennent par la simple réunion des éléments qui les forment, écrits ensemble, mais séparés par de petits traits '. Le mot fondamental doit toujours être à la fin. Les terminaisons grammaticales sont considérées comme des mots. Ex. : vapor'ŝip'o (bateau à vapeur) est formé de : vapor - vapeur, ŝip – bateau, o – terminaison caractéristique du substantif.

12.   S'il y a dans la phrase un autre mot de sens négatif, l'adverbe "ne" se supprime. Ex. : mi neniam vid'is – je n'ai jamais vu.

13.   Si le mot marque le lieu où l'on va, il prend la terminaison de l'accusatif. Ex. : kie vi est'as ? – où êtes-vous ? kie'n vi ir'as ? – où allez-vous ? Mi ir'as Pariz'o'n – je vais à Paris.

14.   Chaque préposition possède, en Espéranto, un sens immuable et bien déterminé, qui en fixe l'emploi. Cependant, si le choix de celle-ci plutôt que de celle-là ne s'impose pas clairement à l'esprit, on fait usage de la préposition je qui n'a pas de signification propre. Ex. : ĝoj'i je tio – s'en réjouir, rid'i je tio – en rire, enu'o je la patr'uj'o – regret de la patrie.

La clarté de la langue n'en souffre aucunement, car, dans toutes, on emploie, en pareil cas, une préposition quelconque, pourvu qu'elle soit sanctionnée par l'usage. L'Espéranto adopte pour cet office la seule préposition je.

À sa place on peut cependant employer aussi l'accusatif sans préposition, quand aucune amphibologie n'est à craindre.

15.   Les mots "étrangers" c'est-à-dire ceux que la plupart des langues ont empruntés à la même source, ne changent pas en Espéranto. Ils prennent seulement l'orthographe et les terminaisons grammaticales de la langue. Mais quand, dans une catégorie, plusieurs mots différents dérivent de la même racine, il vaut mieux n'employer que le mot fondamental, sans altération, et former les autres d'après les règles de la langue internationale. Ex. : tragédie – tragedi'o, tragique – tragedi'a.

16.   Les terminaisons des substantifs et de l'article peuvent se supprimer et se remplacer par une apostrophe. Ex. : Ŝiller' (Schiller) au lieu de Ŝiller'o ; de l'mond'o au lieu de de la mond'o.

(ZAMENHOF L.L., 1991, Fundamento de Esperanto, 10ème ed., Edistudio, Pise, 355 p. : 51-56)

 

Sur le plan de la classification des langues, on signalera que l’espéranto a de nombreux traits propres aux langues agglutinantes (Cherpillod, 1989 : 24), malgré son vocabulaire issu en grande partie des langues indo-européennes (qui sont des langues flexionnelles). Mais l’auteur même de la langue semblait conscient du caractère particulier de l’espéranto, lorsqu’il écrivait : « J’ai effectué une analyse complète des idées en mots indépendants, de sorte que l’ensemble de la langue, au lieu de mots sous diverses formes grammaticales, consiste uniquement et seulement en mots invariables. […] Et les diverses formes grammaticales, les relations réciproques entre les mots, etc., sont exprimées par l’association de mots invariables. Mais étant donné qu’une telle construction est complètement étrangère aux peuples européens […], j’ai conformé absolument cette analyse à l’esprit des langues européennes. […] De cette façon, l’analyse de la langue ne gêne pas l’étudiant ; il ne soupçonne même pas que ce qu’il appelle désinence ou préfixe ou suffixe est un mot tout à fait indépendant […] » (Zamenhof, 1992 : 234-235 ; traduction de P. Janton, 1973 : 55). Néanmoins, cette analyse de Zamenhof semble presque faire de l’espéranto une langue isolante (ce qui n’est pas vraiment contradictoire, car les langues isolantes ont de nombreux traits en commun avec les langues agglutinantes).

 

 

            Après avoir présenté quelques aspects importants de la langue espéranto, revenons au thème central de notre étude et précisons dans quel cadre théorique s’inscrit notre problématique.

 


2.4. Cadre théorique

 

Notre étude porte sur la variation en français entre les termes espérantiste et espérantophone. Il s’agit là à la fois d’une variation diachronique, comme nous l’avons évoqué dans l’une de nos hypothèses, mais aussi et surtout d’une variation synchronique, car certains préfèreront employer l’un des termes, tandis que d’autres personnes utiliseront l’autre, ou parfois les deux termes seront employés par les mêmes personnes soit indifféremment, soit dans des contextes différents.

Or, dans la linguistique, on distingue deux courants distincts selon que l’on prend en compte ou non la variation. Ainsi, la linguistique que l’on qualifie de « traditionnelle » aura tendance à considérer son objet d’étude, la langue, en faisant abstraction de la variation. Elle se base sur le postulat d’une communauté linguistique idéale où il n’y aurait pas de variation, comme le montre cette remarque de Chomsky : « on peut imaginer une communauté linguistique homogène, au sein de laquelle il n’existe aucune variation de style ou de dialecte » (Chomsky, 1985 : 209). Mais le problème de ce postulat est qu’il nie la réalité de la langue, car toute communauté linguistique est soumise à des variations de tous ordres, dont les raisons sont le plus souvent sociales.

C’est pourquoi William Labov distingue deux sortes de linguistes : ceux « à tendance "sociale" qui suivent de près le rôle des facteurs sociaux dans les changements linguistiques » et les "asociaux" qui « expliquent le changement linguistique par des facteurs purement internes, structuraux ou psychologiques » (Labov, 1976 : 357). Par cette distinction, Labov donne par là même une définition de la sociolinguistique en comparaison à la linguistique. Étant donné que notre sujet porte sur un phénomène de variation, il se rattache donc à la sociolinguistique. De ce fait, il faudra s’appuyer notamment sur des raisons sociales pour expliquer cette variation.

Par ailleurs, la variation, en plus d’être due a des raisons sociales, est également un révélateur. Toute variation est porteuse de signification, elle nous apporte des informations pas seulement linguistiques ; ce que rappelle Labov lorsqu’il écrit : « Le locuteur, non content d’informer l’auditeur en lui représentant le monde extérieur, lui révèle en même temps un peu de lui-même et de ses dispositions. La variation sociale et stylistique présuppose que l’on peut choisir de "dire la même chose" de plusieurs façons différentes, soit par des variantes dont la valeur dénotative ou assertorique est constante, mais qui s’opposent par leur significativité sociale et/ou stylistique » (ibid. : 366).

 

On le voit donc, la variation n’est jamais insignifiante et cela ne s’applique pas seulement au style : tout changement de nom, ou choix d’un nom plutôt qu’un autre, nous fournit des renseignements à la fois sur l’énonciateur et sur le signifié désigné. C’est un acte motivé par des raisons qu’il convient d’étudier. Et c’est là justement l’objet de la dénomination. Le nom est bien plus qu’un simple signifiant servant à désigner un signifié. Pour Paul Siblot, le nom, « à défaut de désigner en lui-même l’être nommé, dans sa vérité, il désigne notre rapport à lui. Ou plus exactement nos rapports à lui ; car ces relations sont multiples et elles expliquent la polysémie constitutive de toute catégorisation » (Siblot, 1999 : 25). Nommer revient donc à indiquer une subjectivité. À un tel point que, un peu plus loin, Siblot va jusqu’à réfuter la fonction première du nom : « En son fond, le nom ne signifie pas comme on le croit le référent, mais seulement un point de vue sur lui. Ce n’est donc pas la stabilité qui fondamentalement le caractérise, mais au contraire la relativité » (ibid. : 25).

Mais cet apport d’information de la part du nom n’est possible que parce que ce nom s’oppose à d’autres noms pour désigner le même référent. La subjectivité s’exprime donc plus dans ce choix de nom que dans le nom lui-même. Salih Akin souligne cet aspect de la dénomination : « la dénomination implique un acte personnel, une sélection parmi une multitude de choix possibles, elle ne peut pas ne pas s’accompagner d’une prise de position enregistrée et actualisée en discours » (Akin, 1999 : 34). Il n’y a sens dans l’acte de dénomination que parce que cette dénomination est multiple, bien que néanmoins, l’absence de dénomination pour un référent peut être parfois tout aussi porteuse de signification.

De ce fait, la dénomination nous renseigne sur le point de vue du locuteur par rapport au référent, mais aussi sur son point de vue par rapport aux autres noms possibles pour désigner le référent. C’est ce qu’exprime Siblot, lorsqu’il écrit : « Nommer ce n’est pas seulement se situer à l’égard de l’objet, c’est aussi prendre position à l’égard d’autres dénominations du même objet, à travers lesquelles les locuteurs prennent également position » (Siblot, 1997 : 55).

Mais le processus de dénomination est souvent plus complexe qu’un simple choix de nom et un positionnement par rapport à d’autres noms. Dans notre étude, nous nous proposons d’étudier la différence d’emploi des termes espérantiste et espérantophone, dont les locuteurs se servent tantôt pour désigner le même référent, tantôt pour désigner deux référents distincts pouvant se recouper en certains points. Toutefois, même lorsque les locuteurs s’accordent sur le terme à employer, il y a tout de même d’autres facteurs à prendre en compte : « Non seulement les locuteurs emploient des termes différents pour désigner un même référent – et disputent à leur sujet –, mais lorsqu’ils usent des mêmes mots, ils les comprennent différemment et doivent pour "s’entendre" en négocier le sens » (Siblot, 1999 : 20). Cette remarque de Siblot peut d’ailleurs évoquer la théorie de la praxématique, dont l’unité d’analyse, le praxème, « a une forme phonologique (un signifiant), mais n’a pas de sens (signifié). Il produit du sens une fois mis en discours, suivant les programmes qu’il soutient et auxquels il obéit » (Lafont, 1979 : 38).

Parmi la multiplicité des dénominations possibles pour un même référent, on peut déjà distinguer deux grands types : l’auto-dénomination et l’hétéro-dénomination. Selon que l’on se nomme soi-même ou que l’on nomme l’autre, la dénomination variera nécessairement, que ce soit en forme ou seulement en sens. Cette distinction importante est encore une source d’information sur notre rapport au référent, comme le rappelle Siblot : « une nomination n’existe qu’en fonction d’autres nominations, en charge d’autres points de vue. La prise en compte de cette réalité motive la distinction sommaire faite entre autodésignation et hétérodésignation : nous savons depuis longtemps que le barbare, c’est l’autre » (Siblot, 1999 : 26). Pour le cas de notre enquête, cette distinction se manifestera par l’analyse de l’usage des dénominations espérantiste et espérantophone à la fois dans les discours endogènes (auto-dénomination) et exogènes (hétéro-dénomination).

 

Mais la dénomination a bien plus d’importance qu’il n’y paraît. Siblot en parle même comme d’un engagement : « Dès lors que les dénominations ne sont plus tenues pour de simples étiquettes, mais comme l’expression de prises de position sociales, politiques, idéologiques, c’est d’actes engagés dans la vie sociale dont il s’agit, et par là de nominations » (ibid. : 26). Malgré l’apparence anodine de l’acte de nommer, cet acte peut parfois avoir des incidences d’une plus ou moins grande ampleur.

« Il serait naïf de croire qu’il y a toujours une intention consciente ou, en sens inverse, que dénommer est chose innocente ou pratique conforme à la réalité linguistique » (Marcellesi, 1981 : 8). La dénomination, comme on le voit, peut être une activité lourde de sens et de conséquences, qu’elles soient voulues ou non. Ce n’est pas nécessairement le réel qui façonne les noms, les noms en eux-mêmes peuvent également façonner le réel. Il s’agit ici d’une capacité quasi-démiurgique de l’action de nommer. En certains cas, nommer, c’est permettre d’exister[8]. Concernant cet aspect performatif de la dénomination, Jean-Baptiste Marcellesi écrit : « donner des noms différents au même système c’est déjà le morceler » (ibid. : 8). Dans notre étude sur les dénominations espérantiste / espérantophone, la remarque de Marcellesi peut nous permettre de soulever la question suivante : si l’apparition de cette double dénomination pour désigner la population relative à l’espéranto est assez récente, est-ce cette nouvelle dénomination qui aurait divisé et créé deux réalités différentes d’espérantistes d’un côté et d’espérantophones de l’autre, ou bien cette dénomination répondait-elle à un besoin déjà existant ? Nous tenterons de répondre à cette question au cours de l’analyse.

Salih Akin désigne la capacité performative de la dénomination par l’expression de « genèse sociolangagière des noms » qu’il décrit ainsi : « Elaborés socialement, culturellement et historiquement, ceux-ci ne reflètent pas seulement la production de phénomènes identitaires révélateurs du passé, du présent et de l’avenir : ils construisent l’identité elle-même. Cette performativité implique un dépassement de la seule fonction référentielle attribuée aux noms et leur confère une orientation conative » (Akin, 1999 : 59).

 

Cela nous amène donc à la question de l’identité. Il y a un lien certain entre la dénomination et l’identification. Se nommer ou être nommé permet de s’identifier à cette dénomination, ou inversement, de marquer sa distance par rapport à celle-ci. Selon le sociologue Pierre Bourdieu, ce sont les autres qui nous attribuent une identité à partir de laquelle on se constitue (Bourdieu, 1992 : 17). L’hétéro-désignation semble donc avoir une importance capitale dans le processus de la construction identitaire : on se construit et on se positionne à partir de l’identité qui nous est donnée.

Une fois son identité acceptée, l’auto-dénomination peut alors servir d’outil de revendication identitaire, d’affirmation de soi-même. On s’approprie sa propre dénomination, comme le décrit Pierre Janton : « Identifier, ce n’est pas fusionner avec l’objet mais le saisir et le posséder » (Janton, 1983 : 75). Akin nous précise que les noms « jouent un rôle fondamental dans les stratégies d’affirmation, de reconstruction et repositionnement identitaires et/ou nationales » (Akin, 1999 : 59). Cet aspect-là rejoint à nouveau l’aspect performatif de la dénomination : les noms ont une force, ils nous permettent de nous construire et peuvent parfois même jouer le rôle d’armes ; par exemple, Laurence Rosier et Philippe Ernotte parlent de « guerre civile des mots » (Rosier & Ernotte, 1999 : 93).

La dénomination est une force qui, en même temps, est elle-même conditionnée par d’autres forces. Akin la définit ainsi : « Lieu d’affirmation identitaire, la dénomination est aussi lieu d’exercice du pouvoir. Elle est conditionnée par les rapports de force, soumise à des contraintes, obéit à des règles sociales et culturelles » (Akin, 1999 : 35). Les facteurs à prendre en compte et les enjeux de la dénomination sont donc nombreux. Par le choix des dénominations, nous créons systématiquement des catégories qui émergent lors de l’énonciation. Cela rejoint à nouveau la praxématique, car ces catégories n’apparaissent qu’au moment de l’énonciation, c’est-à-dire de la mise en discours. Enfin, à ces catégories identitaires peuvent se coller des images que l’on nomme stéréotypes. Les stéréotypes figent les individus et plus particulièrement les catégories, notamment au travers de la dénomination, et donnent naissance à des images soit positives soit négatives, mais en tout cas réductrices.

Mais de même que les dénominations peuvent être multiples, nos identités aussi sont multiples : « il existe autant de paradigmes identitaires – au sens d’énonciation / assignations lexicalisables – qu’il existe d’appareils idéologiques susceptibles d’interpeller l’individu en Sujet » (Rosier & Ernotte, 1999 : 98). L’identité de chacun est donc faite de plusieurs dénominations qui interviennent à divers niveaux. Or, quand différentes dénominations interviennent à un même niveau, c’est-à-dire pour un même référent ou un référent similaire (dans notre cas, espérantiste et espérantophone[9]), cela peut parfois donner place à une certaine insécurité linguistique, surtout si la distinction entre les dénominations est floue ou pas très stable. Janton étudie les causes de l’insécurité linguistique, sous un plan psycholinguistique : selon lui, il conçoit la langue comme quelque chose de contraignant, un « système totalitaire », auquel il faut se soumettre et se conformer à un modèle précis pour pouvoir s’intégrer au groupe, d’où le sentiment de « sécurité » (Janton, 1983 : 74-75).

 

Dans la partie qui suit, nous présenterons comment a été constitué le corpus, ce qui nous permettra par la suite d’analyser l’usage des dénominations espérantiste et espérantophone en contexte.

 


3. Méthodologie

 

3.1. Constitution du corpus

 

Notre corpus se compose, d’une part, de divers documents écrits et, d’autre part, d’entretiens semi-directifs, que nous avons retranscrits dans l’annexe pour les besoins de l’enquête. Par ce biais, nous avons essayé de recouvrir un champ aussi vaste que possible afin d’avoir à notre disposition un maximum de points de vue sur le sujet.

 

3.1.1. Documents divers

 

Nous distinguons, dans notre corpus, les documents endogènes des documents exogènes, c’est-à-dire les documents issus de la communauté concernée de ceux issus de l’extérieur. Nous présenterons ces derniers en premier lieu, pour ensuite présenter les documents endogènes, auxquels appartiennent également les entretiens semi-directifs.

 

3.1.1.1. Documents exogènes

 

La première chose à examiner quant à la dénomination de la population relative à l’espéranto, est de voir quelle est sa dénomination officielle en France. L’espéranto n’étant pas, en France, une langue reconnue officiellement par l’Éducation Nationale ni par l’État français, il sera de ce fait assez difficile de trouver des documents à ce sujet. Néanmoins, lorsque l’on veut contrôler la reconnaissance officielle d’une dénomination, on pense en premier lieu au dictionnaire. Certes, il ne s’agit là que d’une norme bien souvent prescriptive car résultant de choix (et l’on voit bien là à quel point la dénomination est une activité de pouvoir, comme nous l’évoquions dans la partie « Cadre théorique »), mais le dictionnaire nous informe au moins sur l’acception officielle de telle ou telle dénomination. Pour beaucoup, le dictionnaire est l’outil qui sanctionne et donne une existence aux mots : ne pas être dans le dictionnaire revient souvent à ne pas exister.

Nous examinerons donc si les termes espérantiste et espérantophone sont présents ou non dans les dictionnaires de français, et si oui, comment ils y sont définis. Nous analyserons ensuite l’usage des suffixes -iste et -phone : nous verrons quelle est leur acception dans le dictionnaire, quelles représentations ils dégagent et, ensuite, nous mettrons en comparaison le paradigme espérantiste / espérantophone avec d’autres noms ou paradigmes régissant les mêmes suffixes.

 

Un autre moyen d’examiner l’hétéro-désignation, ce sont les médias, et entre autres la presse qui, pour des raisons pratiques, sera plus facile à recenser et à analyser pour une enquête comme celle-ci. En effet, les médias, tout comme le dictionnaire, ont une influence considérable sur les usagers (si ce n’est plus importante que celle du dictionnaire). La presse peut parfois permettre de sanctionner un terme, mais surtout, elle est souvent assez proche de l’usage courant, même s’il s’agit d’une langue écrite et dans un registre de langage assez choisi.

L’influence de la presse, et des médias en général, est telle qu’elle génère souvent des stéréotypes, ou contribue à répandre des stéréotypes déjà existants, car la presse tend généralement à donner une certaine image des choses qu’elle relate, plus qu’à essayer d’en refléter fidèlement la réalité.

Pour notre étude, nous avons donc choisi d’analyser une revue de presse à un moment donné, restreint dans le temps, afin de donner un aperçu le plus synchronique possible de l’usage des termes espérantiste et espérantophone. Pour avoir un échantillon de presse assez limité dans le temps et permettant une comparaison équitable entre les articles, l’idéal est de sélectionner un évènement important lié à l’espéranto et à propos duquel un grand nombre de journaux auraient pu rapporter. Cela donne une certaine homogénéité à la fois temporelle et spatiale.

Du 1er au 8 août 1998, avait eu lieu en France le 83ème Universala Kongreso de Esperanto [*Congrès Universel d’espéranto]. Ce congrès universel est l’une des plus importantes rencontres d’espéranto. Il a lieu chaque année dans un pays différent et réunit généralement quelques milliers de participants. Il y eut donc un certain impact médiatique autour de cet évènement, et l’association Espéranto-France, qui participait à l’organisation de ce congrès, profita de cette occasion pour compiler par la suite une revue de presse avec tous les articles qui avaient fait référence à ce congrès.

Nous examinerons donc de près cette revue de presse pour voir comment se répartit l’usage des termes espérantiste(s) et espérantophone(s) dans ce type d’écrits, et nous regarderons par la même occasion si l’usage nominal et l’usage adjectival des deux termes se fait de la même façon.

 

 

3.1.1.2. Documents endogènes

 

            Avant d’entamer l’étude de documents endogènes à proprement dit, nous regarderons brièvement, dans la lignée de notre étude sur la revue de presse, quelques documents mixtes, c’est-à-dire les transcriptions de deux interviews radiophoniques sur l’espéranto.

Ensuite, de la même façon que nous aurons étudié les hétéro-désignations au travers de la revue de presse, nous étudierons les auto-désignations en examinant quelques brochures et dépliants d’information sur l’espéranto. Il faut néanmoins préciser que le matériel d’information comporte certes une auto-désignation, mais cette auto-désignation n’est pas nécessairement représentative du réel usage qu’en font les intéressés, car dans des documents d’informations, on cherche avant tout à donner une image de soi. C’est à partir de ces documents d’information que le public extérieur se fera sa propre image, son propre usage de dénomination (ces documents peuvent donc parfois avoir, eux aussi, une valeur prescriptive : il est encore ici question de pouvoir). Et c’est souvent sur certains de ces documents d’information que se basent les journalistes pour rédiger leurs articles. Donc, il y aura peut-être un lien entre l’usage des dénominations espérantiste / espérantophone dans le matériel d’information et l’usage qui en est fait dans la presse, mais pas nécessairement un lien de concordance ; il faudra alors voir quelles pourront être les raisons de cet écart, le cas échéant.

Néanmoins, pour ce qui est du matériel d’information, il s’agira ici d’une étude davantage diachronique que synchronique. Nous avons en effet choisi des documents de plusieurs époques, car nous tenterons par ce biais de déterminer si le terme espérantophone est vraiment apparu plus récemment (du moins, dans les documents d’information sur l’espéranto, car il sera malheureusement difficile de déterminer s’il était déjà en usage avant dans la langue parlée, ou si c’est justement son emploi, voire sa création, dans les documents d’information qui en a imposé l’usage).

Un regard sur l’usage des dénominations espérantiste et espérantophone dans quelques travaux universitaires viendra compléter notre recherche. Il s’agira de travaux universitaires en rapport avec l’espéranto, qu’il s’agisse de thèses de Sciences du Langage ou des actes d’une journée d’étude sur l’espéranto.

 

Par ailleurs, comme nous aurons déjà étudié l’usage du paradigme espérantiste / espérantophone dans les dictionnaires de français, il sera intéressant, à titre d’information, de regarder quels sont les équivalents ou traductions de ce paradigme dans les dictionnaires bilingues français-espéranto, et quelle en est la signification dans les dictionnaires monolingues d’espéranto (c’est-à-dire les dictionnaires de langue, espéranto-espéranto, dont le principal est le Plena Ilustrita Vortaro [*Dictionnaire Complet Illustré], ainsi que son ancêtre le Plena Vortaro [*Dictionnaire Complet]). Nous aurons ici une vision plus interne de l’usage de ces mots, avec leur signification et celle de leurs suffixes en espéranto, ce qui a une influence certaine sur l’usage en français qu’en font les locuteurs francophones de la langue espéranto.

Nous enrichirons notre enquête en étudiant deux articles en français traitant justement de l’auto-dénomination : l’un est un court encart paru dans un bulletin régional d’espéranto, l’autre est un article paru sur Internet. Nous pourrons nous appuyer également sur quelques autres textes en espéranto traitant du même sujet.

Enfin, pour un aperçu un peu plus synchronique de l’usage des termes espérantiste(s) et espérantophone(s), nous pourrons regarder et comparer leur nombre d’occurrences avec un moteur de recherche sur Internet. Certes, cet outil n’est pas toujours très précis ni entièrement représentatif, d’autant qu’il n’est pas possible par ce biais de dissocier les usages endogènes de ceux exogènes. Néanmoins, cette technologie récente nous permettra de nous faire une idée, car elle s’avère en effet assez pratique pour fournir une vue d’ensemble des occurrences recensées par un moteur de recherche, en ce qui concerne l’usage écrit d’un terme précis.

 


3.1.2. Entretiens semi-directifs

 

3.1.2.1. Justification de la technique de recueil de données

 

            En dehors des documents écrits que nous avons rassemblés pour le corpus, nous avons voulu centrer notre enquête sur des entretiens semi-directifs. Effectivement, les documents écrits nous permettent d’avoir un aperçu de la reconnaissance officielle et de l’usage écrit des dénominations espérantiste et espérantophone. De ce point de vue, ce type de corpus est adapté pour connaître la signification théorique de ces dénominations et pour étudier le processus de (re)dénomination, notamment dans le cadre de notre première hypothèse sur une éventuelle tentative de remplacement du terme espérantiste par espérantophone.

            Mais pour étudier l’usage spontané de ces dénominations par les locuteurs de la langue, ainsi que la façon dont ils perçoivent et éventuellement s’identifient à l’une ou l’autre de ces dénominations, une technique orale convenait davantage (un questionnaire écrit, par exemple, aurait fortement restreint la spontanéité, bien qu’il s’agisse de données plus faciles à recueillir). Parmi les techniques de recueil de données orales, une solution possible et permettant le maximum de spontanéité aurait été l’enquête à micro caché. Mais cette technique n’a pas été retenue car, d’une part, elle pose d’importants problèmes déontologiques, et d’autre part, pour ce qui est de notre terrain d’enquête (les francophones locuteurs et/ou défenseurs de la langue espéranto), il nous aurait fallu trouver comme lieu de recueil de données une rencontre ou un évènement lié à l’espéranto et qui se passe en langue française (il en existe, certes, mais il est rare que tout s’y passe exclusivement en français, car l’alternance de langues y est fréquente). Nous avons donc opté pour l’entretien semi-directif qui, bien que moins spontané que l’enquête à micro caché, permet tout de même d’étudier des données orales recueillies dans un cadre plus ou moins convivial et familier (à l’exception de « l’effet magnétophone »). En outre, l’analyse de ces entretiens nous permettra d’infirmer ou de confirmer des constatations que nous aurons pu faire lors de l’analyse du corpus écrit.

            Ensuite se pose le choix de l’enquêteur et son statut par rapport au terrain analysé. Nous avons choisi de mener nous-même l’enquête pour recueillir les données. Or, de par notre profession (emploi-jeune pour une association départementale d’espéranto) et notre intérêt personnel pour l’espéranto d’une manière générale, nous sommes très fortement lié au sujet et à la communauté linguistique étudiée[10]. Nous sommes alors confronté à la problématique de l’enquêteur « patoisant », pour reprendre les termes de la dialectologie (Gillieron & Edmont, 1920). En effet, certains dialectologues considèrent que l’enquêteur « patoisant » ne remarque pas toujours ce qu’il devrait remarquer, tandis que l’enquêteur « spécialiste » a tendance à en voir trop. Le fait d’appartenir à la communauté enquêtée nous impose donc certaines contraintes en tant qu’enquêteur. Cela présente des avantages indéniables, mais aussi des inconvénients :

·        Notre appartenance à la communauté nous donnait avant tout une meilleure connaissance préalable du terrain. Nous connaissions déjà, au moins un petit peu, la majorité des sujets interrogés. De ce fait, ces derniers, se trouvant face à un enquêteur « patoisant » et déjà connu d’eux, pouvaient s’ouvrir plus facilement, avoir une communication plus spontanée avec une relation de confiance, voire de complicité. Cela donnait donc, dans la plupart des cas, un discours vraiment endogène. Un entretien avec un enquêteur complètement extérieur à la communauté aurait probablement donné lieu à une communication moins naturelle, comme lors d’une interview avec un journaliste ou lors d’un stand sur un salon, où il s’agit de présenter l’espéranto pour en faire la promotion.

·        Par contre, le principal problème que pose l’appartenance à la communauté est le manque de distance par rapport au terrain étudié, à la fois pour les entretiens mais surtout pour l’analyse. Un enquêteur « non-patoisant » aura généralement un regard plus extérieur, permettant une plus grande objectivité, puisqu’il est moins lié au sujet concerné (encore que, quel que soit le cas, l’enquêteur n’est jamais neutre). Il faut donc pour l’enquêteur « patoisant », comme c’est notre cas, faire un travail sur le plan personnel, afin de prendre un certain détachement temporaire par rapport à sa propre communauté (quoique ce détachement puisse parfois être éventuellement perceptible lors des entretiens, enlevant alors un peu de la spontanéité du discours) ; c’est ce que l’on nomme le « réglage de la distance ». D’autre part, le fait d’être entre « patoisants » pour les entretiens crée une relative connivence, mais qui mène parfois à aborder des thèmes peu compréhensibles pour un regard extérieur, d’où des alternances de langues de temps à autre, notamment pour désigner des réalités spécifiques à la communauté. Toutefois, bien qu’il s’agisse de discours endogènes entre « patoisants », les entretiens sont tout de même destinés à un public extérieur (en l’occurence, pour ce travail universitaire, le microphone tenait lieu et place de public extérieur) : cela modifie le discours de l’informateur et aussi, très probablement, celui de l’enquêteur. De toute façon, les productions linguistiques de l’informateur sont modifiées rien que par notre présence en tant qu’enquêteur, ce que Labov appelle « le paradoxe de l’observateur ».

 

 

3.1.2.2. Choix des sujets et contexte des entretiens

 

            À la base, notre projet était de réaliser une suite de huit entretiens, qui se divisaient avant tout en deux catégories d’informateurs : quatre personnes ayant l’espéranto pour langue maternelle[11] et quatre locuteurs non-natifs. Au cours de notre travail, nous avons dû restreindre notre ambition initiale et nous contenter de six entretiens (dont seulement cinq ont été retenus pour l’analyse, le sixième ne s’étant pas révélé suffisamment pertinent pour notre présente recherche). Parmi ces six entretiens, nous avons pu interroger les quatre personnes que nous croyions locuteurs natifs et deux des locuteurs non-natifs. Pour les deux autres entretiens que nous n’avons pu réaliser, nous aurions souhaité, d’une part, interroger une personne qui travaille dans la communication et s’occupe notamment du service communication / information pour l’association Espéranto-France[12] : cet entretien aurait peut-être pu nous donner davantage d’informations sur le possible aspect prescriptif de la (re)dénomination espérantophone, surtout à l’attention d’un public extérieur. D’autre part, nous aurions aussi voulu interroger une personne relativement « nouvelle » par rapport à l’espéranto (nous n’avions pas de personne précise en tête) afin de voir comment se fait l’identification spontanée pour quelqu’un qui ne connaît encore que très peu la communauté en question.

À propos des locuteurs natifs, il nous faut préciser que nous avons découvert au cours de l’enquête (que ce soit pendant l’entretien lui-même ou lors de la discussion préalable avec l’informateur) que pour la plupart de ces informateurs, l’espéranto n’était pas vraiment leur langue maternelle. Cette erreur est due au fait que nous avions volontairement choisi pour informateurs des personnes que nous ne connaissions pas beaucoup (pour éviter une trop grande complicité) et nous nous étions basé auparavant sur ce que nous croyions savoir sur ces personnes-là. Dans tous les cas, cet effet de surprise est un facteur à prendre en compte car il nous a parfois un peu décontenancé en tant qu’enquêteur.

Enfin, pour que l’entretien ne soit pas trop faussé ou orienté (bien qu’il s’agisse d’entretiens « semi-directifs »), nous n’avons pas annoncé directement le sujet à nos informateurs, car cela les aurait influencés à employer telle ou telle dénomination. Nous leur avons donc annoncé au préalable (notamment lorsqu’ils étaient demandeurs de cette information, ce qui est tout à fait normal et justifié) qu’il s’agissait d’un entretien pour un travail universitaire en rapport avec l’espéranto, sur la façon dont l’espéranto est perçu de l’extérieur et de l’intérieur. Même si ce petit mensonge était nécessaire pour les besoins de l’enquête, il ne s’agissait pourtant que d’un demi-mensonge car le sujet annoncé n’était pas si loin de notre véritable sujet d’étude : nous abordons en effet cet aspect de l’espéranto (sa perception de l’extérieur et de l’intérieur), mais sous un angle linguistique, et plus précisément au travers des enjeux de la dénomination.

Nous présenterons brièvement ci-dessous les différents informateurs (dans l’ordre chronologique dans lequel les entretiens ont été menés), ainsi que le cadre dans lequel se sont déroulés les entretiens. Pour ce qui est du choix des informateurs d’une manière générale, nous avons essayé de composer un panel de points de vue assez diversifié, et cela dans le but de former un échantillon le plus représentatif possible.

 

 

- Flavie

Nous connaissions déjà un petit peu Flavie auparavant, car nous faisons partie de la même association Espéranto-Jeunes (désignée en espéranto par l’acronyme JEFO : Juna Esperantista Franca Organizo), mais nous n’avions, jusqu’ici, quasiment jamais eu l’occasion de nous parler. Flavie faisait partie des personnes que nous croyions locutrice de naissance, mais en fait Flavie a pu nuancer ce point-là au cours de l’entretien.

L’entretien a été réalisé au cours d’une rencontre d’espéranto qui a lieu chaque année au Nouvel An en Allemagne. Nous nous étions mis dans une salle un peu à part pour être tranquilles et surtout pour ne pas avoir trop de bruits parasites. C’était le premier entretien ; il a duré une quinzaine de minutes, approximativement comme tous les autres entretiens par la suite, à l’exception du dernier. Suite à l’entretien, nous avons un peu parlé des difficultés de la transcription (c’est un thème que nous avons souvent abordé après chaque entretien), mais nous nous sommes surtout mis à discuter de théâtre et d’espéranto, centres d’intérêt que nous partageons avec l’informatrice.

 

- Adélaïde

Adélaïde (qui se fait souvent surnommer « Adenjo », à cause du suffixe affectif féminin -nj- en Espéranto) est une personne que nous connaissions assez bien avant l’entretien. C’est pourquoi nous savions déjà qu’elle avait appris l’espéranto pendant son enfance, mais que ce n’était pas sa langue maternelle.

L’entretien avec Adélaïde s’est fait juste après celui de Flavie, et au même endroit. Néanmoins, peut-être à cause du fait que nous nous connaissions déjà et que nous avions davantage l’habitude de nous parler sur un même plan d’égalité et non dans un cadre interviewer / interviewé, on a pu sentir lors de cet entretien une certaine tension ou un léger malaise de la part de nous deux. Cette tension s’est manifestée notamment sous la forme de lapsus (« A8 : donc ma langue maternelle.. c’est l’espéranto.... euh pardon (fort rire de la part des deux) ...non ma langue maternelle c’est l’français.. »), de demandes de reformulation des questions (« S57 : et euh:.. en tant que:.. en tant que locutrice de:.. de l’espéranto comment.. comment tu t’.. quali:fi:erais.. ? (léger rire) - A58 : comment ça ? ..comment j’me qualifierais euh.. ? ...quelle est ma personnalité:... ou::.. ? ») ou des questions anticipées de la part de l’informatrice (« S5 : et euh.. qu..qu.. alors ben pour rentrer euh: // - A6 : quelle est::.. ? - S7 : quelle est ta langue de.. ta langue maternelle ? »).

 

- Michaël

            De toute la fratrie de cette famille, composée de trois garçons et une fille, Michaël était celui que nous connaissions le moins (nous l’avions juste aperçu de loin, lors d’une rencontre d’espéranto). À notre connaissance, il s’agissait d’une famille de locuteurs natifs ; nous avions même entendu dire (à tort) qu’ils s’étaient transmis l’espéranto comme langue maternelle sur plusieurs générations, ce qui n’est vraisemblablement pas le cas. Nous souhaitions interroger l’un des trois frères, et c’est le hasard des disponibilités qui a fait porter notre choix sur Michaël. Si cet avis nous intéressait, c’est que nous savions que cette famille est très impliquée dans le « mouvement non-neutre » (représenté par l’Association Mondiale Anationale SAT, dont nous avons déjà parlé dans la présentation historique et sociologique de l’espéranto en 2.3.1.). Or, comme ce mouvement présente souvent des idées un peu différentes (et souvent orientées à gauche, sur un plan politique) par rapport au mouvement dit « neutre », il nous semblait donc intéressant de recueillir cet autre point de vue.

            Nous sommes allé réaliser cet entretien chez lui, en banlieue parisienne. Il convient de relater une certaine surprise que nous avons eue sur place. Jusqu’ici nous ne connaissions cette fratrie que sous les noms suivants (par âge en ordre décroissant) : Vinko, Lino, Vito et Flora[13], que nous pensions être leurs véritables prénoms car, en effet, il n’est pas exceptionnel que des parents locuteurs de l’espéranto donnent des prénoms en espéranto à leurs enfants. Nous étions donc venu pour rencontrer Vito ; or lorsque nous avons sonné à l’interphone, une voix nous annonça que Michaël allait venir nous ouvrir la porte. Pendant quelques minutes, nous avons pensé qu’il s’agissait d’un autre frère supplémentaire dont nous ne connaissions pas l’existence, mais nous nous sommes vite aperçu qu’il s’agissait bien de la même personne, car Vito est seulement son « deuxième prénom espérantiste » (M6), comme il l’explique au début de l’entretien (il en est de même pour ses frères et soeur). Enfin, ajoutons que pendant tout le temps qui précéda l’entretien, nous n’avons communiqué ensemble qu’en espéranto, pour ensuite passer assez abruptement en français pour l’entretien ; cela explique peut-être les quelques alternances de langues en S55, en M138 et à la fin en S155.

 

- Gabrielle

            Gabrielle fait partie de l’association pour laquelle nous travaillons. Elle habite donc en Côtes-d’Armor et la plupart des personnes l’appellent « Gaby »[14]. Pour notre enquête, nous avons essayé d’interroger des personnes de toutes générations (une enfant, trois jeunes entre 17 et 27 ans, un adulte et une personne âgée), mais l’avis d’une personne d’une génération assez éloignée et ayant appris l’espéranto depuis longtemps nous semblait particulièrement important pour pouvoir étudier l’évolution diachronique des dénominations espérantiste et espérantophone.

            Le choix de Gabrielle est dû au fait que nous la connaissions déjà un peu et que nous la savions très active pour l’espéranto depuis bon nombre d’années. Néanmoins, deux détails nous ont fait hésiter pour ce choix :

-          d’une part, nous avions déjà interviewé Gabrielle à une autre occasion, environ un ou deux ans auparavant (cet enregistrement-là avait duré près de deux heures) ; nous savions donc déjà beaucoup de choses sur ses récits de vie et étions hésitant à la faire répéter ;

-          d’autre part, quelques mois avant l’entretien, nous avions découvert le petit article que Gabrielle avait fait paraître dans le bulletin de la Fédération Espéranto-Bretagne en rapport direct avec le thème de notre enquête « Espérantiste ou Espérantophone ? » (cf. annexe IV.1.) ; ce qui nous a fait hésiter suite à cet article, c’est que Gabrielle était alors trop consciente de la problématique et que sa réponse à ce sujet ne serait donc pas tout à fait spontanée, étant donné qu’elle avait déjà réfléchi à la question ; néanmoins, cet aspect présentait aussi quelques avantages, c’est pourquoi nous nous sommes quand même décidé pour Gabrielle.

            L’entretien a eu lieu sur la presqu’île de Quiberon. Nous nous y trouvions à l’occasion de l’Assemblée Générale de la Fédération Espéranto-Bretagne (donc pour des raisons professionnelles), qui avait lieu pendant le congrès annuel de l’Association Française des Cheminots pour l’Espéranto auquel participait Gabrielle. Nous avons profité d’un moment de pause au coin librairie du congrès pour l’interroger.

 

- Gretel

            Gretel est une fille de dix ans qui habite près de Rennes. Nous la connaissions déjà un peu, mais nous connaissions surtout ses parents. Elle et son frère parlent en allemand avec leur père qui est allemand, en français dans la vie de tous les jours et aussi avec leur mère qui est française, et en espéranto lorsque les deux parents sont présents ou lorsqu’ils reçoivent des invités qui parlent espéranto. Néanmoins, nous n’avons pas retenu cet entretien pour notre analyse, et ce pour plusieurs raisons :

-          nous avions déjà un nombre assez important d’entretiens et il nous a fallu faire un choix, or cet entretien est celui qui nous avait semblé le moins pertinent pour notre enquête ;

-          nous souhaitions interroger un enfant pour voir comment se fait l’identification à cet âge-là, mais nous avons vraisemblablement été un peu trop ambitieux de ce point de vue ;

-          il n’y a eu aucune occurrence des termes espérantiste ou espérantophone au cours de l’entretien, et nous n’avons pas osé les introduire car déjà les autres questions (bien que nous essayions de les adapter à la personne) nous ont semblé fort difficiles à répondre pour une enfant de dix ans ;

-          enfin, même si le micro n’avait pas l’air d’effrayer Gretel (nous étions allés l’interroger chez ses parents), l’aspect un peu journalistique d’un tel entretien a fait que les réponses de Gretel sonnaient parfois presque comme des réponses toutes préparées (notamment pour ce qui est de sa présentation), comme s’il s’agissait de questions qu’on lui avait déjà posées plusieurs fois ; d’un autre côté, d’autres questions plus complexes la laissaient souvent sans réponse car il s’agissait de réflexions ou de concepts encore étrangers à l’enfance (comme par exemple l’auto-représentation de la langue et de ses utilisateurs).

 

- Thierry

            Avant l’entretien, nous n’avions rencontré Thierry qu’une seule fois, quatre ans auparavant, et ne le connaissions pour ainsi dire pas du tout, si ce n’est vaguement de vue. Nous connaissions surtout sa compagne de l’époque, Catherine, lorsque nous habitions encore dans la même région, en Haute-Normandie, et étions actif pour l’association régionale d’espéranto. Un jour, lors d’une conversation téléphonique, Catherine nous avait brièvement fait allusion à la situation particulière de son couple par rapport à l’espéranto : elle-même continuait à pratiquer activement la langue, tandis que son compagnon, d’après ce que nous avions alors compris, avait appris l’espéranto depuis sa naissance, mais avait par la suite coupé tout contact avec l’espéranto et refusait presque d’en entendre parler (nous avions alors supposé qu’il s’agissait d’une réaction d’opposition, lors de l’adolescence, par rapport aux parents qui étaient très actifs pour l’espéranto). C’est donc notamment pour cette raison que l’avis de Thierry nous intéressait particulièrement, même si nous avons pu découvrir au cours de l’entretien que toutes les informations recueillies au préalable n’étaient pas forcément exactes.

            Nous sommes allé réaliser l’entretien chez Thierry, à Duclair. Contrairement aux autres entretiens dont la durée variait entre une dizaine et une quinzaine de minutes, ce dernier entretien fut de loin le plus long, puisqu’il dura un peu plus de quarante minutes. En fait, Thierry fut sûrement l’informateur qui s’est le plus libéré devant le micro (notre expérience des cinq entretiens précédents nous a également sans doute aidé à trouver la technique pour libérer la parole et pousser aux récits de vie), bien que certains indices nous montrent que Thierry n’avait pas complètement oublié « l’effet magnétophone », comme par exemple sa réticence ou son hésitation à citer des noms de marques (« T236 : y’a même une:.. une fille.. qu’est:.. elle est belge... alors sur Caramail [karamel]... pas grave.. hein... sur un.. un site de:.. de tchat.. et de dialogue en direct.. » ; « T238 : [...] dans un salon euh:.. euh:.. on va dire euh... un salon dédié à la musique.. euh Radiohead [radioɛd]... » ; « T260 : pour un peu.. les livres.. vont être aussi.. euh::.... U... Univers.. Univers.. mxxnxx... et euh:... t.. t’écriras la fin (rire des deux)... »). À ce sujet, il est intéressant de signaler que Thierry semblait intrigué, voire peut-être anxieux, du fait que nous lui avions annoncé préalablement que nous allions retranscrire par la suite l’intégralité de l’entretien jusque dans ses moindres détails : juste avant l’enregistrement, il souhaitait savoir si nous allions même retranscrire lorsqu’il allumerait une cigarette ou poserait son verre sur la table (ce que nous n’avons néanmoins pas fait, car il s’agissait de détails sans grande importance pour notre enquête). Lorsque le Mini-Disc arriva à la fin après une trentaine de minutes, alors que nous avions précisé au début qu’il s’agirait d’un entretien d’une quinzaine de minutes, Thierry nous demanda s’il n’avait pas été trop long et s’il ne parlait pas trop. Nous l’avons aussitôt rassuré, car l’entretien était riche en renseignements intéressants pour notre recherche et l’informateur avait une certaine aisance pour les récits de vie (si bien que nous avions à peine vu le temps passer). Nous avons donc inséré un nouveau Mini-Disc dans l’appareil enregistreur et avons terminé l’entretien avec les questions restantes.

 

 

3.1.2.3. Les questions initiales de l’enquête

 

            Après avoir défini la problématique de notre recherche, nous avons aussitôt mis en place notre grille de questions pour pouvoir commencer au plus tôt les entretiens. Pour ce faire, nous avions quelques objectifs préalables : comme notre sujet traitait de dénominations et d’identification à celles-ci, il ne fallait pas que nos entretiens semi-directifs soient trop orientés ni qu’ils influent nos informateurs à utiliser telle ou telle dénomination. Il fallait donc établir des questions qui poussent le plus possible au récit de vie, à se définir soi-même de sa propre initiative et, le cas échéant, si le sujet n’était pas abordé spontanément par l’informateur au cours de l’entretien, il nous fallait également quelques questions facultatives pour expliciter davantage le sujet de l’enquête. Enfin, nous avons fait le choix du tutoiement parce que nous connaissions déjà la plupart des informateurs et cela permettait de les mettre davantage en confiance ; le vouvoiement aurait rendu la conversation moins naturelle.

            Voici donc la grille de questions que nous avions établie (nous notons en italique les principaux thèmes des différentes sous-parties de chaque entretien) :

 

Présentation générale et biographie linguistique :

-          Peux-tu te présenter ?

-          Quel âge as-tu ?

-          Quelle est ta langue maternelle ?

-          Parles-tu une ou plusieurs autre(s) langue(s) ?

-          Peux-tu me raconter comment l’as ou les as-tu apprise(s) ?

 

Rencontre avec l’espéranto :

-          Comment as-tu entendu parler de l’espéranto pour la première fois ?

-          Quand as-tu appris l’espéranto ?

-          Peux-tu parler des motivations qui t’ont amené(e) à apprendre cette langue ?

-          As-tu aujourd’hui la ou les même(s) motivation(s) ?

 

Usage de l’espéranto et rapports à la langue :

-          Est-ce qu’il t’arrive d’utiliser l’espéranto dans ton travail et/ou dans tes activités ? Si oui, comment ?

-          Quelle est la place de l’espéranto pour toi dans la vie de tous les jours ? En parles-tu souvent autour de toi ? Comment d’après toi l’espéranto est perçu de l’extérieur d’une manière générale ?

-          Et pour toi, que représente la langue, son utilisation et ses utilisateurs ?

-          As-tu souvent l’occasion de pratiquer la langue ?

-          Fais-tu partie d’associations d’espéranto ? Si oui, que fais-tu au sein ou avec cette ou ces association(s) ?

 

Identité linguistique par rapport à l’espéranto (questions facultatives, dans le cas où elles n’auraient pas reçu une réponse spontanée auparavant) :

-          En tant que locuteur de l’espéranto, comment te qualifierais-tu ?

-          Que signifie pour toi le mot espérantiste ?

-          Te qualifies-tu comme espérantiste ou espérantophone ? y a-t-il une différence entre les deux ?

 

            Suite à la réalisation des entretiens, nous pouvons émettre quelques auto-critiques sur ce questionnaire et sur la façon dont se sont déroulés ces entretiens. En premier lieu, nous avons pu nous rendre compte à quel point il était peu aisé d’observer des auto-dénominations sans être trop directif : pour la moitié des entretiens, nous avons eu recours aux questions facultatives lorsque les dénominations n’étaient pas apparues lors de l’entretien ou lorsque nous jugions que cette question n’avait pas été assez évoquée.

            Dans la première sous-partie, toutes les questions qui traitaient de la biographie langagière (les différentes langues apprises, etc.) permettaient de mettre l’informateur en confiance et de le pousser au récit de vie, mais elles n’apportaient pas en elles-mêmes beaucoup d’éléments de réponse intéressants pour notre sujet.

            Nous pouvons également faire remarquer que certaines questions étaient vraisemblablement assez difficiles ou formulées de façon trop complexes, principalement les questions « Pour toi, que représente la langue, son utilisation et ses utilisateurs ? » et « En tant que locuteur de l’espéranto, comment te qualifierais-tu ? ». Pour l’entretien avec Gretel, nous avons essayé d’adapter ces questions difficiles ou nous les avons évitées ; mais même pour les autres informateurs, plusieurs d’entre eux nous ont demandé une reformulation de ces questions par manque de précision (A58, M118, G108, T242, T328). D’autres questions, comme celle sur les motivations de l’apprentissage par exemple, étaient davantage adaptées et permettaient également de nous informer sur la façon dont l’informateur percevait l’espéranto et comment il s’y identifiait.

            Enfin, une de nos principales erreurs a été parfois de vouloir trop anticiper sur certaines réponses, ce qui s’explique par le fait que nous avions déjà quelques vagues renseignements préalables sur les informateurs ; nous nous sommes alors souvent trompé, ce qui a pu nous déstabiliser un peu sur le coup. On peut remarquer que notre attention était tellement concentrée sur le fait de ne pas vouloir influencer nos informateurs pour l’usage des dénominations que cela a provoqué un lapsus de notre part lors de l’entretien avec Gabrielle (« S39-S41 : toi.. tu étais déjà ..donc ..espérantiste à l’épo... ? euh:.. et euh.. // institutrice...? »). Par ailleurs, notre appartenance à la communauté a pu de temps à autre nous pousser à réagir aux propos des informateurs par des questions supplémentaires, notamment par intérêt personnel au sujet évoqué, au lieu de recueillir simplement les récits de vie en essayant de s’effacer au maximum.

            Comme nous venons de le présenter, notre corpus appelle à de nombreuses analyses. Mais il convient, avant cela, d’indiquer quelle a été la méthodologie d’analyse choisie pour notre recherche.


3.2. Méthodologie d’analyse de discours

 

            Pour l’analyse de notre corpus, nous nous appuierons essentiellement sur la théorie de la praxématique, que nous avons déjà évoquée dans notre cadre théorique. Il s’agit d’une théorie post-structuraliste, apparue au cours des années 1970, qui est axée sur la parole et l’apparition du sens dans le discours.

            La praxématique se base sur le postulat de la polysémie généralisée des mots : selon cette théorie, chaque mot est porteur de multiples programmes de sens qui varient selon différents paramètres (sociaux, temporels, culturels, etc.). L’unité d’analyse de la praxématique, le praxème, sera soumis au réglage de sens, c’est-à-dire à l’apparition d’un des programmes de sens du mot dans le discours.

            La théorie de la praxématique nous intéresse particulièrement car notre étude porte sur l’usage de dénominations dans des discours différents : endogènes et exogènes. La praxématique étudie justement l’apparition des différents programmes de sens dans les discours. Elle étudie également les changements de ces programmes de sens à travers le temps, ce qui correspond à notre première hypothèse sur l’évolution de l’usage des termes espérantiste / espérantophone. Nous verrons donc quels sont les programmes de sens dont sont chargées ces deux dénominations, et comment ils se manifestent dans les discours de chacun.

 

            Cette théorie praxématique nous amène à aborder quelques concepts que nous avons déjà évoqués dans le cadre théorique de notre recherche. En effet, l’étude des réglages de sens dans le discours nous permet de voir comment se fait la catégorisation du réel au travers des mots et surtout des sens qu’on leur confère. Suite aux réglages de sens, les différentes catégories sont soumises à des processus de valorisation ou de dévalorisation qui donnent naissance à des stéréotypes.

            Les discours sont généralement des situations de contact avec un autre, même si cet autre n’est pas toujours présent physiquement. Les stéréotypes naissent donc au contact des autres. On se construit par rapport à l’autre et aussi souvent en réaction à l’autre ; il en est de même pour les stéréotypes. En plus d’être souvent basés sur l’altérité, les stéréotypes sont régis la plupart du temps par des enjeux de dominance. Les processus de valorisation et de dévalorisation sont dus au fait qu’il y a généralement un groupe dominant et un groupe dominé. Chaque groupe aura tendance à créer un stéréotype positif de son propre groupe et un stéréotype négatif de l’autre groupe (concept de l’altérité, laquelle est dévalorisée). Mais du fait de son statut de dominant, les stéréotypes développés par le groupe dominant pénètreront parfois le groupe dominé, qui soit les intériorisera, en s’auto-dévalorisant et en valorisant le groupe dominant (concept de dominance), soit se construira des contre-sociotypes par opposition à ceux développés par le groupe dominant.

            Dans notre étude, la communauté linguistique étudiée, qui est celle relative à la langue auxiliaire internationale espéranto, est une communauté en situation de minorité ; elle a donc un statut de dominé selon le schéma évoqué ci-dessus. Dans notre analyse, nous pourrons voir quels sont les différents stéréotypes développés au sujet de cette communauté, que ce soit dans les discours exogènes ou endogènes, c’est-à-dire aussi bien ceux développés par le groupe dominant que ceux développés par le groupe dominé ici étudié.

 


4. Analyse des données

 

4.1. espérantiste / espérantophone dans les discours exogènes

 

4.1.1. Dans les dictionnaires

 

            L’espéranto est une langue relativement jeune avec ses 117 ans d’existence. Néanmoins, le nom de la langue est déjà rentré dans l’usage, ainsi que le nom de ses locuteurs, même si cette dernière dénomination n’est pas toujours stable. Sur un plan lexicographique, les dictionnaires de langue, selon qu’ils se veulent prescriptifs ou plutôt descriptifs, indiqueront les mots qu’il convient d’utiliser ou alors essaieront de recenser les mots effectivement en usage. Étudions donc la présence ou la non-présence des dénominations espérantiste et espérantophone dans les dictionnaires de langue française.

            Si l’on regarde dans le Petit Robert (Rey & Rey-Debove, 1991), on ne trouvera que la définition de espérantiste, qui est formulée ainsi :

ESPÉRANTISTE [ɛspeʀãtist(ə)]. adj. et n. (1907 ; de espéranto). Relatif à l’espéranto. Congrès, réunion espérantiste. – N. Partisan de l’espéranto.

(1991 : 690)

On remarque donc, en premier lieu, l’absence de la dénomination espérantophone : soit elle n’est pas assez entrée dans l’usage pour être connue des auteurs du dictionnaire, soit elle n’est pas reconnue par ceux-ci. La conséquence de cette absence est qu’elle confère de ce fait un aspect de dénomination officielle à espérantiste.

            Concernant l’étymologie de la dénomination espérantiste, il faut souligner le fait que c’est le nom de la langue qui a servi à désigner les membres du groupe. Il s’agit du phénomène inverse de ce qui se passe généralement : la plupart des noms de langue sont issus de l’ethnonyme, et non le contraire. Cette différence s’explique bien entendu par des raisons historiques : pour le cas de l’espéranto, c’est la langue qui est apparue en premier, et non ses utilisateurs ; il n’y avait pas de « nationalité » ni d’« identité espérantiste » avant l’apparition de la langue. Esperanto a d’abord été le pseudonyme de l’auteur de la langue en 1987, pour ensuite servir 2 ans plus tard à désigner la langue elle-même ; ce nom a par la suite donné naissance aux dénominations espérantiste et espérantophone pour les personnes en relation avec la langue. Mais cette différence par rapport aux autres ethnonymes permet d’insister sur le rapport privilégié que les personnes désignées ont avec la langue espéranto, tandis que les autres ethnonymes mettent davantage en avant des enjeux de « nationalité » (et non principalement de langue), le plus souvent liés à un territoire.

Penchons-nous alors sur la définition que donne le Petit Robert de la dénomination espérantiste. Le dictionnaire lui reconnaît son usage à la fois adjectival et nominal. En tant qu’adjectif, il lui donne un sens neutre d’adjectif attitré pour désigner tout ce qui est relatif à l’espéranto ; il s’agit donc du pendant adjectival du nom espéranto[15]. Mais en tant que nom, le mot prend un sens plus fort car le dictionnaire le définit comme « Partisan de l’espéranto ». On peut alors regarder la définition que donne le Petit Robert du mot « partisan » :

PARTISAN, ANE [paʀtizã, an]. n.et adj. (1483, nom fém. ; it. partigiano, de parte « part, parti »). t N. (Rare au fém.). Personne qui est attachée, dévouée à qqn, à un parti. V. Adepte, allié, ami, disciple, fidèle; et péj. Sectateur, suppôt. Gagner des partisans. V. Adhérent, recrue. t Par ext. (1640). Personne qui prend parti pour une doctrine. V. Adepte, défenseur. Partisans et détracteurs du féminisme. – Adj. « La réforme orthographique dont il est fort partisan » (LÉAUTAUD). Ils sont partisans d’accepter. – Rare au fém. « Les loges grillées, dont la vogue reprenait et dont elle était partisane déclarée » (HÉRIAT). Fam. Elle est partisante de... [...]

(1991 : 1367)

On voit que le mot « partisan » est chargé de programmes de sens très connotés et appartenant au champ lexical de la croyance, de l’engagement à un parti ou à une doctrine. Tandis que le Petit Robert définit le mot « espéranto » comme simplement une « langue internationale conventionnelle » (ibid. : 690), il semble lui donner dans la définition de espérantiste un sens nouveau ou supplémentaire, comme s’il ne s’agissait plus seulement d’une langue, mais presque d’une doctrine. Par ailleurs, le dictionnaire ne parle pas de « locuteur » ni d’« usager » de l’espéranto ; par ce biais, il ne retient de l’espéranto que l’aspect d’une idée à défendre, et non celui d’une langue parlée et utilisée. Si l’on regarde Le Petit Larousse Illustré (Péchoin, 1996), on remarque que espérantiste y est défini sans cet aspect partisan : « Relatif à l’espéranto ; qui pratique l’espéranto » (1996 : 405) ; il s’agit ici d’une activité qu’on pratique et pas nécessairement d’un engagement militant.

Sur la non-présence de définitions, on peut signaler que certains dictionnaires, comme par exemple Le dictionnaire de notre temps 1990 (Moingeon & Berthelot, 1989), ne contiennent aucune des deux dénominations espérantiste / espérantophone, alors que l’on pourra y trouver des dénominations similaires relatives à d’autres langues (germaniste, germanophone, etc.).

 

Un autre aspect intéressant à étudier concerne la construction des mots espérantiste et espérantophone : on remarque qu’ils sont composés, d’une part, de la racine espérant(o) et, d’autre part, de suffixes : -iste dans un cas et -phone dans l’autre. Étant donné que les dictionnaires ne donnent pas la définition des deux dénominations, regardons au moins dans le Petit Robert le sens qui est conféré aux suffixes qui les composent, pour obtenir de façon analytique la signification du mot. En premier lieu, voici la définition qui est donnée pour le suffixe -iste :

-ISME, -ISTE. Suffixes de substantifs (profession ou opinion [journalisme, socialisme] ; appartenance à un groupe ou à un système [intégrisme, structuralisme]). -ISTE, suff. de subs. et d’adj. correspondant aux noms en -isme (socialiste, journaliste, intégriste, structuraliste). – N.B. Nombreux dérivés de noms propres.

(1991 : 1035)

On voit que cette définition rejoint celle d’espérantiste citée précédemment, car l’appartenance à un système ou à une opinion rejoint l’idée du « partisan ». Donc, de façon analytique, le terme espérantiste correspond bien à sa définition de « partisan de l’espéranto ». Néanmoins, on pourra noter que le suffixe -iste est défini comme un suffixe « correspondant aux noms en -isme » ; cela voudrait dire que espérantiste correspondrait à espérantisme. Or, on emploie et on considère généralement espérantiste comme correspondant à espéranto. Le terme espérantisme est très rarement employé et n’est pas toujours perçu comme correspondant à espérantiste[16], bien qu’il existe une célèbre « Déclaration sur l’espérantisme » adoptée au premier Congrès Universel d’espéranto à Boulogne-sur-Mer en 1905, dont nous avons déjà parlé et qui commence ainsi :

Beaucoup de gens se font une idée fausse de l'esprit de l'espérantisme, c'est pourquoi nous, souscripteurs, représentants de l'espérantisme dans divers pays du monde, réunis au Congrès mondial d'espéranto de Boulogne-sur-Mer avons trouvé nécessaire, selon la proposition de l'auteur de la langue espéranto, de donner l'explication suivante :

1. L'espérantisme est l'effort fait pour répandre dans le monde entier l'usage d'une langue neutre, qui "ne s'imposant pas dans la vie intérieure des peuples et n'ayant aucunement pour but de remplacer les langues existantes", donnerait aux hommes de diverses nations la possibilité de se comprendre entre eux, qui pourrait servir pour les institutions publiques dans les pays où se trouvent des rivalités de langues, et dans laquelle pourraient être publiés les ouvrages qui ont un égal intérêt pour tous les peuples. Toute autre idée que tel ou tel Espérantiste pourrait lier à l'espérantisme est une affaire purement privée dont l'Espérantisme n'a pas à répondre. [...]

(traduction issue du site www.lingvo.info)

On peut enfin contrebalancer la définition du Petit Robert par celle du Dictionnaire de notre temps 1990, où le suffixe -iste « désigne une personne professant une doctrine (ex. : extrémiste), pratiquant une activité, une profession (ex. : violoniste) » (1989 : 795). Ici, espérantiste peut alors correspondre soit à la définition du « partisan » soit, d’une façon plus neutre, au simple pratiquant d’une activité, en l’occurrence une langue dans le cas présent (et pour reprendre l’exemple du Dictionnaire de notre temps 1990 par opposition à la définition du Petit Robert, on signalera que le terme « violoniste » ne correspond pas à un *violonisme mais au violon).

            Après avoir vu le suffixe -iste de espérantiste, lequel était déjà défini dans le Petit Robert, voyons à présent le suffixe -phone pour l’autre dénomination espérantophone qui, elle, reste entièrement à définir.

PHON-, PHONO-, -PHONE, -PHONIE. Éléments, du gr. phônê « voix, son » ou des composés grecs en -phônos, et -aphônia (ex. : aphone, cacophonie, radiophonie, saxophone).

(1991 : 1424)

Cette définition est, comparativement à celle de -iste, bien plus neutre et descriptive. Ainsi, on pourra en déduire que espérantophone sera celui qui parle espéranto, de la même façon que Le dictionnaire de notre temps 1990 définit lusophone comme « celui qui parle portugais » (1989 : 908), anglophone celui « dont l’anglais est la langue ; qui parle anglais » (ibid. : 58) ou encore francophone comme celui « dont le français est la langue maternelle ou officielle » (ibid. : 617)[17].

            Néanmoins, pour combler l’absence de la dénomination espérantophone dans les dictionnaires, si l’on regarde dans L’ANTIDICO (http://membres.lycos.fr/antidico/, mise à jour de mars 2004), qui se définit comme un dictionnaire en ligne s’employant à recenser les mots rencontrés dans la presse mais inconnus des dictionnaires usuels, on y trouve en effet le mot espérantophone défini ainsi :

ESPÉRANTOPHONE n. Personne qui parle l'espéranto

Cette définition correspond donc à celle que nous donnions plus haut de manière analytique. Par ailleurs, pour rester dans le domaine d’Internet, lorsque l’on regarde dans l’encyclopédie libre Wikipedia (http://fr.wikipedia.org/), si l’on cherche « espérantophone », l’entrée nous redirige vers celle de « espéranto ». Par contre, sous l’entrée « espérantiste », on trouve une définition assez précise des deux dénominations :

« Un espérantiste est une personne qui participe à la diffusion de l'espéranto. Un espérantophone est espérantiste car il est considéré que quelqu'un qui parle la langue internationale Espéranto participe de fait à sa diffusion. Un espérantiste n'est pas forcément espérantophone car on peut participer à la diffusion de l'espéranto autrement qu'en le parlant. Le terme espérantiste désigne aussi ce qui a trait à l'espéranto sans le comprendre strictement comme "partisan de l'espéranto". On pourrait dire aussi "culture espéranto", en utilisant le mot comme adjectif. Le terme "espérantophone" ne désigne que les locuteurs de l'espéranto considérés individuellement, et ne prend pas en compte la dimension de communauté culturelle que représente "le mouvement espérantiste" dans lequel on utilise même l'expression "esperantopopolo" (= peuple espérantiste). »

(http://fr.wikipedia.org/wiki/Espérantiste ; mise à jour du 29 juillet 2004)

D’une part, cette entrée nous donne une piste intéressante pour notre problématique car elle distingue espérantiste et espérantophone comme deux concepts différents mais pouvant se recouper. D’autre part, la définition donnée de espérantiste se distingue un peu de celle donnée par le Petit Robert : elle cherche justement à en élargir le sens. La mise entre guillemets de « "partisan de l'espéranto" » sert probablement à citer la définition restreinte du Petit Robert même si cette source n’est pas indiquée. Toutefois, pour essayer d’expliquer cette partielle divergence par rapport au dictionnaire usuel, rappelons que Wikipedia est une encyclopédie libre, c’est-à-dire que les articles sont rédigés par les internautes et peuvent être modifiés à tout moment par toute personne qui le veut. Or, les usagers de l’espéranto sont assez actifs par rapport à cette encyclopédie en ligne, d’autant qu’il existe également une version en espéranto (http://eo.wikipedia.org/) : il s’agit donc ici vraisemblablement d’une définition endogène (la vérification des derniers utilisateurs à avoir modifié l’article, dans l’historique de la page, semble le confirmer).

 

À présent, essayons de rapprocher le paradigme espérantiste / espérantophone d’autres dénominations régies par les mêmes suffixes. Dans un courrier électronique privé envoyé le 16 août 2004 et rédigé en espéranto, François Lo Jacomo nous faisait part d’une réflexion qu’il avait eue sur les suffixes des dénominations liées aux utilisateurs d’une langue, suite à une discussion que nous avions eu précédemment avec lui sur le sujet de notre recherche. Ainsi, en prenant l’exemple du français, il distinguait « francparolanto » [traduction mot-à-mot : *celui qui parle le français], « franclingvano » [*celui qui fait partie de la langue française], « franco » [*un Français] et « francisto » [*un spécialiste du français]. Ensuite, en prenant le cas de Bruxelles, il nous faisait remarquer que tous les bruxellois sont en principe « francparolantoj », mais que seule la moitié d’entre eux sont « franclingvanoj », l’autre moitié étant « nederlandlingvanoj » [*ceux qui font partie de la langue néerlandaise]. On voit déjà sur cet exemple la problématique que nous avons en français pour traduire ces deux termes de façon distincte, car le terme francophone peut avoir globalement les deux significations, comme le sous-entendait plus haut Le dictionnaire de notre temps 1990 par sa définition double d’anglophone : « dont l’anglais est la langue ; qui parle anglais » (1989 : 58). Ensuite, toujours à propos de Bruxelles, Lo Jacomo nous signalait que pourtant à Bruxelles, personne n’est « franco », ni « nederlandano » [*un Néerlandais], car il s’agit ici de nationalités. Enfin, il considère « francisto » (que l’on ne peut pas vraiment traduire en français par franciste, car ce terme existe, mais pour désigner les membres d’un mouvement d’extrême-droite des années 1930) comme un terme susceptible de désigner un spécialiste qui étudierait la langue française, de la même façon que l’on parle de germaniste ou d’angliciste pour un spécialiste de la langue allemande ou anglaise. Suite à cet exemple, Lo Jacomo précisait qu’il n’existe pas de dénominations équivalentes pour la langue espéranto : il y a des « Esperanto-parolantoj », mais pas de « Esperantlingvanoj » (terme quasiment jamais utilisé), et le suffixe -ist- que l’on utilise dans « Esperantistoj » perd ici son sens de spécialiste de la langue. L’emploi de « Esperantistoj » se rapproche plutôt, selon Lo Jacomo, de ce que l’on devrait nommer « Esperantlingvanoj ». Cette réflexion confirme donc la distinction qu’il convient de faire en français entre espérantiste et espérantophone. Les concepts différents sont nombreux, et même si les mots pour les désigner n’existent pas toujours ou ne correspondent pas forcément à leur signification analytique, l’usage de dénominations différentes peut néanmoins avoir une valeur distinctive.

Toutefois, l’apparition de dénominations concurrentes peut parfois créer des ambiguïtés, tandis qu’il n’y en avait pas auparavant avec une dénomination unique, qui était assez floue mais permettait de recouvrir indistinctement des concepts différents. La multiplicité de dénominations, ou l’apparition d’une nouvelle dénomination, pousse donc à redéfinir précisément le référent exact de chacune de ces dénominations. C’est ce que montrent Laurence Rosier et Philippe Ernotte dans leur article « La guerre civile des mots », sur le cas de Bruxelles également, lorsqu’ils écrivent : « Ce n’est qu’avec l’apparition de francophone que le désignatif français devient ambigu, le couple formant un bipôle où francophone tend à viser la langue et français la nationalité » (Rosier & Ernotte, 1999 : 115). On en revient ici à la signification assez neutralisante du suffixe -phone qui revient à limiter la dénomination à la langue, comme dans cet autre exemple extrait du même article : « Les germanophones purent troquer Communauté allemande contre Communauté germanophone, désormais loin de toute interprétation germaniste » (ibid. : 114). Le suffixe -phone tend donc à avoir une valeur neutre, voire plutôt positive[18] lorsqu’il est en concurrence avec d’autres dénominations à suffixes différents. 

Toutes les langues ayant une certaine importance sur le plan international ou étant parlées dans plusieurs pays possèdent des dénominations en -phone (francophone, anglophone, sinophone, lusophone, arabophone, etc.). D’autres langues d’une ampleur plus réduite possèdent parfois, certes, des dénominations similaires (polonophone pour le polonais, magyarophone ou hungarophone pour le hongrois, etc.), mais dont l’utilisation est assez rare ; néanmoins, l’existence de ces dénominations montre bien que le suffixe -phone est un suffixe très productif.

Un autre cas intéressant à regarder est celui des langues régionales, car elles font souvent l’objet de fortes revendications identitaires et l’enjeu des dénominations y est donc très important. Prenons le cas de trois de ces langues, parlées sur le territoire français et pour lesquelles le paradigme de dénominations en -iste / -phone existe, même s’il ne s’agit pas nécessairement des dénominations les plus usitées : le breton, l’occitan et le catalan. Pour cela, nous nous appuyons, entre autres, sur le lexique identitaire de la « Base de données des appellations de la francophonie » (http://www.maisondelafrancite.be/francite/?page=lexique/base&rubrique=lexique), élaborée par la Maison de la Francité à Bruxelles. Nous contrôlons le nombre d’occurrences de ces dénominations sur Internet avec l’aide du moteur de recherche Google. En ce qui concerne le paradigme -iste / -phone pour le breton, il existe le terme bretonniste d’une part, et bretonophone ou brittophone d’autre part. Mais bretonniste et bretonophone sont quasiment des hapax, car ils semblent très rarement employés ; brittophone, par contre, a un usage un peu plus important. Néanmoins, aucune de ces trois dénominations n’est présente dans le dictionnaire Petit Robert (Rey-Debove et al., 1976), et la dénomination de loin la plus utilisée pour la langue bretonne, et la seule reconnue par le dictionnaire, est celle de bretonnant. Celle-ci est distincte de breton, car dans l’exemple du dictionnaire, on parle de « Bretons bretonnants » que l’on définit ainsi : « qui gardent les traditions et la langue bretonne » (Petit Robert, 1976 : 194). Cette dénomination dépasse donc à la fois la simple valeur de langue et de nationalité (si l’on peut parler de « nation » dans le cas présent). En outre, le mot bretonnant est signalé comme adjectif, mais on le voit parfois employé également comme substantif. Pour l’occitan, on a les dénominations occitaniste et occitanophone, qui sont en concurrence avec occitan ; cette dernière est là encore la seule dénomination présente dans le dictionnaire. Le Petit Robert la définit comme un adjectif « relatif aux parlers français de langue d’oc » (1976 : 1176), ce qui est plus juste sur un plan linguistique, tandis que Le dictionnaire de notre temps 1990 lui donne un sens soit adjectival comme « relatif à l’Occitanie, à la langue d’oc », soit nominal pour désigner la « langue d’oc » (1989 : 1066), qui est une définition plus complète sur le plan morphologique. Mais la différence de fréquences d’emploi des dénominations pour l’occitan n’est pas aussi disproportionnée que celle pour le breton : occitan est employé dans un sens de nationalité en quelque sorte, occitaniste aura une valeur soit militante, soit de spécialiste linguistique, et occitanophone aura une valeur de langue pour désigner le locuteur. Toutefois, si l’on regarde le nombre d’occurrences dans le moteur de recherche sur Internet, force est de constater que occitanophone est moins usité que occitaniste. Et comme pour le paradigme espérantiste / espérantophone, la dénomination en -phone donne l’impression d’une dénomination plus récente, car créée justement à l’aide de ce suffixe très productif. Pour les dénominations du catalan, la situation est plus ou moins similaire à celle de l’occitan, à ceci près que catalaniste et catalanophone ont un usage essentiellement adjectival.

Pour finir, mettons juste en regard les dénominations relatives à l’espéranto avec celles relatives aux autres LAI, bien que les usagers ou les défenseurs de ces dernières soient généralement fort peu nombreux. On remarquera que d’une manière générale, dans le domaine des LAI, c’est le suffixe -iste qui l’emporte : on parlera de volapükiste pour le volapük, d’idiste pour l’ido, d’interlinguiste pour l’interlingua (ceci dit, ce dernier terme est une dénomination ambiguë, car interlinguiste peut également désigner le spécialiste s’occupant d’interlinguistique). On pourra éventuellement rencontrer de temps à autre une dénomination en -phone, comme par exemple idophone, que nous avons pu trouver dans quelques messages d’une liste de diffusion à propos de l’ido (mais cette dénomination reste très fortement minoritaire par rapport à idiste). Ainsi, si les dénominations utilisées pour la plupart des LAI sont des dénominations en -iste, serait-ce parce que l’on considère les LAI davantage comme des idées à défendre que comme des langues à parler et à utiliser ? Cette hypothèse pourrait expliquer en partie l’usage majoritaire de la dénomination espérantiste par rapport à la dénomination espérantophone. Et l’on peut supposer que l’apparition de cette deuxième dénomination est peut-être justement une tentative de l’espéranto de se démarquer des autres LAI, étant donné qu’à présent l’espéranto a dépassé le stade d’une simple idée à défendre et qu’il est aujourd’hui également une langue parlée par des locuteurs répartis sur les cinq continents.

 

 

            Nous avons donc vu que, dans les dictionnaires de langue française, la dénomination espérantiste est la seule reconnue, ce qui lui donne un aspect de dénomination officielle, notamment pour l’usage adjectival. Mais elle est souvent définie avec une idée de « partisan de l’espéranto ». La dénomination en -phone, quant à elle, désigne de façon plus neutre le locuteur d’une manière générale. Elle donne l’impression d’être une dénomination assez récente, notamment à cause du fait qu’elle est absente de la plupart des dictionnaires. Examinons à présent l’usage effectif de ces deux dénominations dans une revue de presse.


4.1.2. Dans la presse, à l’occasion d’un évènement spécifique

 

            La revue de presse réalisée par l’association Espéranto-France (annexe I) regroupe la totalité des articles rédigés dans la presse française à l’occasion du « 83ème Congrès Mondial d’Espéranto »[19], qui se déroula du 1er au 8 août 1998 à Montpellier. En amont du congrès, les organisateurs avaient envoyé des dossiers de presse au préalable aux médias français. Ces dossiers de presse comportaient une documentation sur la principale association organisatrice du congrès Universala Esperanto-Asocio, une documentation sur le congrès lui-même, la liste des membres du comité d’honneur du congrès et la brochure intitulée Présentation de la langue internationale espéranto que l’on retrouve dans les annexes (cf. annexe III.10.). Ces documents présents dans les dossiers de presse ont pu fortement influencer les journalistes pour la rédaction de leurs articles. Signalons également qu’une partie des journalistes présents dans cette revue de presse s’étaient rendus sur place pour réaliser leur article. Cette revue de presse permet d’avoir une image de l’utilisation des dénominations espérantiste(s) et espérantophone(s) dans la presse à un moment donné.

 

- Occurrences et usage morphologique des deux dénominations

 

            En premier lieu, sous un angle lexicométrique, établissons un tableau quantitatif avec les occurrences d’apparition des deux dénominations étudiées, classées selon leur usage morphologique. Suite à cela, nous pourrons déjà établir quelques premières observations.

 

titre

espérantiste(s)

espérantophone(s)

nom

adjectif

nom

adjectif

singulier

pluriel

singulier

pluriel

singulier

pluriel

singulier

pluriel

1

ml

 

 

 

 

 

 

 

 

2

ml

 

 

 

 

 

1

 

 

3

ml

 

4

2

 

 

 

 

 

4

ml

 

 

1

 

 

 

 

 

5

lt

 

 

 

 

 

 

 

 

6

fig

 

 

 

 

 

 

 

 

7

mar

 

 

1

 

 

 

 

 

8

gm

 

 

 

 

 

 

 

 

9

gm

 

 

 

 

 

 

 

 

10

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Total

93

 

Titres des journaux et nombre d’articles :


Midi Libre (ml) : 33

La Gazette de Montpellier (gm) : 3

La Lettre T (lt) : 2

Le Figaro (fig) : 2

La Marseillaise (mar) : 2

Courrier de l’Ouest (co) : 2

La Dépêche du Midi (dm) : 2

Le Monde (mon) : 2

Le Dauphiné libéré (dl) : 2

La Croix (crx) : 1

L’Humanité (hum) : 1

L’Évènement du Jeudi (ej) : 1

Ouest France (of) : 1

La Vie (lv) : 1

Sud-Ouest (so) : 1

La République / L’Éclair / Les Pyrénées (rep) : 1

Forum (for) : 1

Montpellier Notre Ville (mnv) : 1

Le Corum (cor) : 1

Avant-Garde (ag) : 1


 

Parmi les 61 articles de la revue de presse, on trouve en tout 93 occurrences des dénominations espérantiste(s) ou espérantophone(s). Seuls 27 articles sur les 61, soit 44,3 % de la revue de presse, comportent au moins une fois l’une des dénominations, dont 6 articles (soit 9,8% du total) où les deux dénominations concurrentes espérantiste(s) et espérantophone(s) sont présentes.

            On remarquera tout d’abord que la dénomination espérantiste(s) est beaucoup plus employée que celle de espérantophone(s), avec 71 occurrences contre seulement 22 pour espérantophone(s). Cela semble confirmer l’impression que nous évoquions dans la présentation de la problématique, comme quoi le terme espérantiste(s) serait plus fréquemment employé que celui de espérantophone(s). Toutefois, la présence majoritaire de la dénomination espérantiste dans cette revue de presse est d’autant plus étonnante que, si l’on regarde la brochure Présentation de la langue internationale espéranto, qui était délivrée avec le dossier de presse, le mot espérantiste y est totalement absent et l’on n’y peut trouver que la dénomination espérantophone (nous reviendrons sur cet aspect dans notre analyse des documents endogènes à destination du public extérieur en 4.2.1.2.). Cela indique soit que le mot espérantiste est celui que les journalistes ont principalement entendu dans la bouche des gens qu’ils rencontraient lorsqu’ils venaient sur place, soit que le suffixe -iste est celui qui vient le plus spontanément à l’esprit lorsque l’on parle de l’espéranto.

            Au niveau morphologique, nous voyons que les deux dénominations sont utilisées aussi bien comme substantifs que comme adjectifs, mais que dans les deux cas, l’usage nominal semble plus fréquent que l’usage adjectival. Peut-être est-ce dû au fait que l’on ait voulu inconsciemment montrer l’espéranto davantage comme une identité chez les usagers de la langue que comme un simple qualificatif. En effet, lorsque la dénomination est utilisée comme adjectif qualificatif, elle n’indique qu’un complément à une identité formée par le nom qualifié ; tandis que lorsque l’on utilise la dénomination comme nom pour désigner la personne concernée, on met en avant cette dénomination comme identité première de l’individu. Une autre hypothèse d’explication est qu’il s’agit tout simplement d’économie linguistique, phénomène fréquent dans la presse.

            Ensuite, on notera que, d’une manière générale, les dénominations étudiées sont le plus souvent employées au pluriel. Le fait que les articles parlaient d’un congrès avec plusieurs participants pourrait expliquer en partie l’important usage au pluriel de espérantistes et de espérantophones. Mais l’on peut aussi supposer que les journalistes aient préféré désigner les usagers de la langue espéranto comme un bloc homogène, que l’on met au pluriel pour désigner une catégorie sociale, plutôt que de s’attacher à l’identité distincte de chaque usager.

Enfin, sur le plan de la graphie, signalons que seuls trois articles (art. 3, 37, 49) ont écrit « Espérantiste(s) » avec une majuscule au début (l’article 61 met un majuscule dans « Fédération Espérantiste du Travail », mais il s’agit ici d’initiales d’une association). Cela peut être un procédé pour détacher la dénomination du reste du texte et pour la faire ressentir comme différente par rapport à d’autres dénominations que l’on écrit avec une minuscule. Ou alors, il s’agit tout simplement de rapprocher la dénomination des autres ethnonymes dont l’initiale prend habituellement une majuscule. Toutefois, l’usage de cette graphie reste fortement minoritaire dans cette revue de presse.

 

 

 

 

- Les autres dénominations employées

 

            Regardons à présent dans le contenu des articles quelles sont les autres dénominations employées au sujet des personnes traitées. Les dénominations « congressiste(s) » et « participants » sont parmi les plus usitées. Cela s’explique facilement par le fait que ces articles traitent tous d’un congrès et qu’il s’agit des termes les plus appropriés pour désigner les gens qui y participent. On trouve également d’autres dénominations encore plus neutres comme « personnes » ou « gens ». Quelques articles parlent de « délégués » (art. 33, 47, 48) et un autre parle de « représentants » (art. 55) : cela donne l’impression que les personnes étaient envoyées à ce congrès presque comme une obligation. Alors que dans la réalité, il y a, certes, quelques personnes qui viennent pour représenter une association, voire un pays, mais la plupart des participants vont à ce genre de congrès par libre choix et dans un but purement distractif.

L’emploi de la 3ème personne, essentiellement du pluriel, est fréquent. Plusieurs articles emploient le pronom personnel « ils » pour désigner, et la langue espéranto est présentée comme la possession de ses défenseurs ou utilisateurs, car l’article 55 parle de « leur langue ». Cet usage de la troisième personne marque une certaine distanciation : on montre les personnes désignées comme différentes, faisant partie du domaine de « l’Autre ». Notons que l’article 47 de La Dépêche du Midi se sert du pronom « on », et deux articles emploient un pronom plus ouvert, « tous » (art. 45 et 61) ; mais dans l’article 45, ce pronom « tous » est suivi immédiatement de « ils » : « tous ils y croient ».

            Un petit point problématique avec les dénominations espérantistes et espérantophones est que les journalistes s’en servent tantôt pour désigner l’ensemble des locuteurs et/ou défenseurs de la langue, tantôt pour désigner seulement les participants au congrès de Montpellier. Ainsi, dans l’article 44, on peut lire : « Dans les couloirs du Corum de Montpellier, les espérantophones se regroupent par affinités », et l’article 50 annonce dans le surtitre: « Les espérantistes se séparent en chanson ».

Au fil des articles, pour éviter de répéter les dénominations espérantiste(s) ou espérantophone(s) dans un but stylistique, ou bien tout simplement pour contourner la problématique liée à l’usage de l’une ou l’autre des dénominations, on voit que les journalistes font appel à diverses autres dénominations qu’il convient de regarder de plus près. On retrouve tout d’abord le terme de « partisans » dans l’article 7 de La Marseillaise, ainsi que dans celui de L’Humanité, qui renchérit avec « les fervents partisans de l’espéranto » (art. 33). Un autre terme proche est celui de « défenseurs », cité deux fois dans l’article 30 du Midi Libre. La plupart des qualificatifs et des dénominations utilisés sont du domaine de l’excessif. Plusieurs tournent autour du thème de la passion : « ces amoureux de l’idéal » (art. 3), « passionnée » et « les amoureux de la langue universelle » (art. 26), « accros de l’espéranto » et « Les fans de l’espéranto » (art. 40), « les plus fervents » (art. 42), « les passionnés de langue universelle » (art. 43). Il faut signaler que la plupart des dénominations susmentionnées se trouvent dans des articles n’utilisant que la dénomination espérantiste(s) (à l’exception des articles 40 et 42 qui utilisent également la dénomination espérantophones). Le terme espérantiste est donc perçu dans les discours endogènes avec le sens que lui donnait le Petit Robert dans sa définition (1991 : 690), il semblerait correspondre à quelque chose de passionnel. D’autres dénominations sont plus métaphoriques et font référence à l’initiateur de l’espéranto ou encore au mythe de Babel : « Les héritiers de Louis Lazare Zamenhof » (art. 40), « les constructeurs de Babel » (art. 59).

Certaines expressions évoquent le champ lexical du parti politique : « beaucoup d’autres y ont adhéré » (art. 6), « engagée » (art. 26), « militant » (art. 34), « militants » (art. 44). D’autres enfin touchent au domaine du religieux et de l’appartenance à une religion ou une secte : « initiés » (art. 34), « converti » (art. 42), « les adeptes de cette langue apatride » (art. 44), « adeptes » (art. 48), « initiés » (art. 55). Le terme de « pratiquants » (art. 41) est plus ambigu, car il peut relever à la fois du religieux ou de l’activité quelconque que l’on pratique régulièrement. Toujours dans le même champ lexical, on remarque que quatre articles (art. 25, 28, 54, 57) désignent les personnes extérieures à la communauté linguistique par le terme de « profane(s) ». Remarquons au passage que ces quatre articles emploient exclusivement la dénomination espérantophone(s) (et sous sa forme adjectivale), qui semble pourtant plus neutre que celle de espérantiste(s). Mais si l’on regarde la définition de profane dans le Petit Robert, on voit que le dictionnaire donne, à côté de la définition religieuse, une autre définition plus générale désignant le profane comme celui « qui n’est pas initié à un art, une science, etc. » (1976 : 1399) ; ce terme conserve toutefois une connotation religieuse. D’une manière générale, on peut remarquer que toutes ces dénominations qui se substituent à celle de espérantiste(s), voire parfois de espérantophone(s), sont des dénominations très connotées, et plutôt négativement. Cela tend à créer un stéréotype négatif, où les espérantistes seraient vus comme des personnes défendant l’espéranto de manière passionnelle, à un tel point que l’espéranto serait presque assimilé à une sorte de religion ou de parti politique, c’est-à-dire à une doctrine plus qu’à une langue.

            L’article 48 dans Le dauphiné libéré n’emploie ni le terme espérantiste(s) ni le terme espérantophone(s), mais utilise l’expression de « Congrès mondial de l’espérantisme ». Alors que l’on a déjà vu précédemment que le terme espérantisme est une notion un peu désuète, c’est pourtant le terme qui vient spontanément à l’esprit du journaliste (au lieu de congrès mondial de l’espéranto ou congrès mondial d’espéranto), à cause de l’existence du terme espérantiste que l’on associe à un -isme, mais qui du coup prend à nouveau une valeur de doctrine. Ajoutons deux remarques supplémentaires à propos des suffixes : l’article 40 de L’Évènement du jeudi parle de « langue espérantiste », au lieu de langue espéranto ; là encore, on voit que l’identité espérantiste semble primer par rapport à la langue elle-même et à son nom. Dans l’article 27 de La Gazette de Montpellier, le journaliste déclare, en introduction à une des questions de son interview : « Reste que 3 millions d’espérantistes, c’est un peu léger face à 500 millions d’anglophones ». Il oppose ainsi « espérantistes » à « anglophones », c’est-à-dire deux suffixes à valeurs différentes, comme s’il n’existait pas d’autre terme possible qu’« espérantistes » pour désigner les locuteurs de l’espéranto, ou comme s’il s’agissait de celui qui semble le plus naturel.

Une autre dénomination qui a tendance à créer un stéréotype, en généralisant un type d’individu à toute une catégorie, est celle de « citoyens du monde », relevée dans l’article 33 de L’Humanité et l’article 44 du Monde (on retrouve également « citoyenne du monde » dans l’article 36, mais il s’agit là du propos d’une des participantes du congrès, qui se définit également comme « membre de l’humanité »), car le terme de Citoyens du Monde est une dénomination qui existe déjà pour une autre catégorie d’individus. Il existe, certes, parmi la population liée à l’espéranto un certain nombre de Citoyens du Monde, dont la personne interviewée dans l’article 36 fait vraisemblablement partie ; mais les journalistes de L’Humanité et du Monde, dans leurs articles respectifs, font un amalgame entre ces deux catégories de populations.

Enfin, la dénomination qui semble la plus positive est celle d’« avant-garde », que l’on trouve citée ainsi dans l’article 40 de L’Évènement du jeudi : « Ils représentent l’avant-garde des 2 à 3,5 millions d’habitants de cette planète qui parient sur la langue universelle pour mener vers une mondialisation heureuse ». Mais lorsque l’on regarde le contexte de cette dénomination, on peut supposer qu’il y a quelques sous-entendus ironiques dans cette désignation des participants du congrès. D’ailleurs, ce n’est pas le seul article à faire usage de telles dénominations un peu ironiques : « le public des congrès » (art. 44), « un congrès des bavards » (art. 45).

 

            Notons que la tendance religieuse ou politique des journaux de cette revue de presse influe parfois sur le contenu de certains des articles. Ainsi, la dénomination « cette chrétienne convaincue », à propos de la personne interrogée dans l’article 26, peut sembler hors de propos, mais il s’agit d’un article du journal chrétien La Croix. Par cette dénomination, le journaliste cherche à attirer l’attention et la sympathie des lecteurs du journal, de même que par la mention de « Jean-Paul II, lequel a souvent la bonne idée de glisser de l’espéranto dans ses allocutions du Nouvel An, de Pâques et lors de ses voyages ». Lorsque Le Figaro, dans l’article 42, parle d’« un public rajeuni, et débarrassé de toute velléité soixante-huitarde », cette allusion négative aux idéaux de mai 1968 est due au fait que Le Figaro est un journal plutôt orienté à droite sur le plan politique. De la même façon, l’article du journal L’Humanité, proche du Parti Communiste Français, citera en premier lieu, parmi les membres du comité d’honneur, la ministre communiste Marie-Georges Buffet. Et le journal du Mouvement des Jeunes Communistes, Avant-Garde, mentionnera la présence d’un stand sur l’espéranto à « la fête de l’Huma » (art. 61).

 

- Les représentations sur la langue espéranto

           

            Comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent (cf. 4.1.1.), le terme espérantophone sert théoriquement à désigner celui qui parle la langue espéranto, alors que le terme espérantiste désigne le « partisan de l’espéranto », même si la définition de cette deuxième dénomination semble davantage sujette à controverses. Regardons brièvement dans la revue de presse comment la langue espéranto est considérée dans les articles, car la façon dont la langue est perçue peut nous donner des explications sur l’emploi de l’une ou l’autre des dénominations.

D’un côté, l’espéranto est qualifié par son usage : il est « utilisé » (art. 24, 26), « parlé » (art. 25, 28, 42), « adopté » (art. 40), « pratiqué » (art.24), bien que cette dernière qualification puisse parfois avoir un sens un peu ambigu comme nous l’avons déjà vu précédemment. La langue est donc « pratiquée » (art. 27, 42), il y a des gens qui la « parlent » (art. 7), et plusieurs articles signalent que l’espéranto est enseigné et que l’on peut l’apprendre. L’espéranto est donc considéré ici comme une langue, même si l’article 6 (citant les propos de Guy Béart) parle de « langage » et l’article 56 de « langage universel », qui sont des termes connotés péjorativement.

Mais à côté de cela, on peut lire que « Les espérantistes plaident leur cause » (art. 26). On fait allusion à une religion « qui prône l’espéranto » (art. 27). Une personne interviewée parle d’« une culture espéranto » et d’« une diaspora » (art. 34), tandis qu’une autre précise que « L’espéranto n’est pas une simple langue, c’est aussi une "idéologie" » (art. 36). Dans un autre article, on trouve l’expression suivante : « se battre pour la promotion d’une langue mal reconnue » (art. 37). On parle de « rêve universaliste » et de personnes « qui parient sur la langue universelle » (art. 40). On retombe dans le vocabulaire religieux lorsque l’on parle de « foi déconcertante dans cette langue » (art. 3) ou que l’on lit qu’« ils [les utilisateurs de l’espéranto] y croient ». Enfin, une autre personne interviewée déclare que les espérantistes « partagent un idéal » (art. 58). Ainsi, même si l’espéranto est effectivement reconnu comme une langue parlée, ce que rend la dénomination espérantophone(s), les expressions qu’emploient les journalistes, mais aussi les interviewés eux-mêmes, semblent nous dire que l’espéranto est également un peu plus qu’une simple langue. La forte présence de telles expressions, à la fois dans les discours exogènes et dans les discours endogènes repris par les journalistes, peut expliquer que la dénomination espérantiste(s) soit majoritaire, car elle laisse supposer que l’espéranto n’est pas seulement une langue avec des locuteurs, mais avant tout une langue avec des « défenseurs » ou des « partisans ». Une preuve de cette supposition est que des termes tels que locuteur(s) ou usager(s), par exemple, sont totalement absents de cette revue de presse.

 

 

- Usage simultané des deux dénominations

 

            Il est intéressant de se pencher finalement sur les six articles où apparaissent les deux dénominations espérantiste(s) et espérantophone(s). Ces articles nous amènent à nous poser plusieurs questions : les deux dénominations y sont-elles utilisées avec des sens différents ou sont-elles mises sur un même plan ? y a-t-il conflit entre ces deux dénominations, et si oui, comment est-il géré ? quelles sont les raisons possibles de la présence de ces deux dénominations ?

L’article 34 du Midi Libre, qui est un reportage sur l’un des participants au congrès, semble à la fois explicite et en même temps hésitant sur l’usage des deux dénominations. Il distingue les deux dénominations, car il définit leurs significations respectives (en se basant vraisemblablement sur le discours endogène de l’interviewé) : « Ce prof [...] se définit lui-même davantage comme un espérantophone que comme un espérantiste. C’est à dire plus utilisateur de la langue que militant ». Cette auto-définition sera reprise dans le titre de l’article « Professeur de français et... espérantophone », les points de suspension permettant de faire ressortir cette qualité ; et on la retrouve plus loin dans l’article, où l’interviewé est désigné par « cet espérantophone ». Néanmoins, la légende sous la photo de l’interviewé indique « François Degoul, espérantiste », à l’opposé de ce que précise l’interviewé lui-même dans l’article. Une autre hésitation similaire sur la dénomination se retrouve en début de l’article, lorsque le journaliste écrit : « Il [François Degoul] fera partie, cette semaine, des quelques 3000 espérantistes du monde entier » ; ici, l’interviewé est à nouveau assimilé comme espérantiste, ce qui prouve bien que la double dénomination est problématique. Le terme d’espérantistes sera repris plus loin dans l’article, mais cette fois-ci dans les mots de l’interviewé et pour désigner une catégorie bien délimitée de personnes liées à l’espéranto, comme le montre le pronom démonstratif antéposé à la dénomination : « ces espérantistes qui ont une fâcheuse tendance à la propagande excessive ». Signalons enfin à propos de cet article que la dénomination espérantophone n’est employée que comme substantif, et que lorsque le journaliste a besoin d’un adjectif, il a recours alors à espérantiste(s), qui semble être perçu comme l’adjectif attitré (sauf lorsqu’il écrit que « il existe une culture espéranto », où espéranto devient alors lui-même adjectif).

L’article 36 du Midi Libre est une interview avec une Japonaise présente au congrès : tout l’article se sert de la dénomination espérantiste(s), y compris dans les encarts, à l’exception du chapeau de l’interview où l’on peut lire : « elle reçoit beaucoup chez elle, au Japon, des espérantophones de tous horizons ». Cet usage unique d’espérantophones est assez étonnant et s’explique difficilement. La personne interviewée étant de langue étrangère, il est possible que l’interview ne se soit pas déroulée directement en français ; auquel cas, il devait y avoir un(e) interprète pour traduire de l’espéranto vers le français. Si tel était le cas, étant donné que la dénomination esperantisto est la plus fréquemment employée en espéranto, on peut supposer que l’interprète a traduit spontanément ce terme par espérantiste et que le journaliste l’a ensuite repris. Néanmoins, cela n’explique pas l’usage unique de la dénomination espérantophones : peut-être le chapeau de l’article a-t-il été rédigé par une autre personne que l’interviewer lui-même, ou bien étant donné que l’un des deux encarts parle de « francophone », cela a pu influencer le journaliste lors de la rédaction du chapeau...

L’article 40 de L’Évènement du Jeudi parle presque partout d’« espérantiste(s) ». La dénomination espérantophones n’apparaît que deux fois, et cela dans la même phrase, vers la fin de l’article : « un espérantiste ne se séparera jamais ni de son Jar Libro, qui recense les associations espérantistes de 80 pays, ni de son Pasporta servo, qui lui donne la liste des espérantophones acceptant de recevoir chez eux d’autres espérantophones ». La présence des deux dénominations concurrentes espérantiste(s) et espérantophones dans la même phrase pourrait sembler être révélateur d’une hésitation de la part du journaliste, mais en fait la présence de la dénomination espérantophones s’explique aisément. Dans le dossier de presse envoyé aux journalistes, la brochure Présentation de la langue internationale espéranto parle des deux mêmes annuaires de la façon suivante : « le "Jarlibro" recense toutes les coordonnées des associations et clubs d’espéranto de 80 pays du monde classées sous 400 rubriques, et le "Pasporta Servo" comprend les adresses d’espérantophones de plus de 70 pays acceptant de recevoir chez eux d’autres espérantophones pendant quelque temps » (annexe III.10.). Le journaliste de L’Évènement du Jeudi a tout simplement repris le contenu et les termes de la brochure qu’il avait à sa disposition, en changeant toutefois quelques expressions comme « associations et clubs d’espéranto » par « associations espérantistes ». Ainsi, même si la brochure Présentation de la langue internationale espéranto se sert exclusivement de la dénomination espérantophones et ne mentionne nulle part celle d’espérantiste(s), c’est néanmoins cette dernière qui semble être la plus spontanée pour un grand nombre des journalistes de cette revue de presse. Et la présence de la dénomination espérantophones dans l’article 40 est donc juste due au recopiage de celle-ci à partir d’une brochure endogène.

            L’article 42 du Figaro cite une fois « espérantophones » et trois fois « espérantistes ». Si l’on regarde le contexte de l’article, le terme « espérantistes » (présent, entre autres, dans le titre) semble être employé pour désigner la totalité des usagers de la langue ou, tout au moins, ses défenseurs d’une manière générale. Tandis que la dénomination espérantophones semble être utilisée pour désigner les participants du congrès : « une foule de trois mille espérantophones venus du monde entier », bien que ceux-ci soient désignés plus loin par l’appellation « les espérantistes "encartés" », l’adjectif encartés restreignant à ceux qui sont inscrits au congrès.

            L’article 44 du Monde se sert de la dénomination espérantophones comme substantif et de celle d’espérantistes comme adjectif. Comme pour l’article 34, cela peut s’expliquer par le fait que la dénomination espérantiste(s) semble davantage adaptée comme adjectif dans les discours exogènes, bien que le journaliste du Monde n’emploie que le terme espérantophones comme substantif, comme si l’une des dénominations avait un usage adjectival et l’autre nominal. Ajoutons que, en dépit du fait que le journaliste se serve de la dénomination la plus neutre (c’est-à-dire celle d’espérantophones) comme substantif dans cet article, on remarque également l’emploi d’autres dénominations de substitution qui sont par contre très connotées, comme « les adeptes de cette langue apatride », « ces 3000 militants » ou « le public des congrès [...] chaque année un peu plus vieillissant ».

            Le dernier article qui fait usage des deux dénominations est l’article 61 du journal Avant-Garde. L’article se sert de la dénomination espérantiste(s) comme substantif, et aussi comme adjectif pour donner la signification des acronymes des associations d’espéranto. Il n’emploie le terme espérantophones comme substantif que lorsqu’il cite les propos de l’interviewé. Un autre point, cependant, est plus marquant dans cet article : il s’agit d’un des rares articles à se servir de la dénomination espérantophone comme adjectif (avec les quatre articles 25, 28, 54 et 57 dont nous avons déjà parlé à propos de la dénomination profane(s)). Curieusement, l’encart est intitulé « ASSOCIATIONS ESPERANTOPHONES », alors que son auteur se sert justement de l’adjectif espérantiste(s) dans cet encart. Y a-t-il eu influence des propos de l’interviewé, ou bien donne-t-on ici un sens distinct par rapport à espérantistes, dans l’expression « associations espérantophones » prise en tant que terme générique pour regrouper toutes les associations où l’espéranto est parlé ?

 

 

            Ainsi, nous avons vu dans ces discours exogènes que les dénominations espérantiste et espérantophone semblent être comprises et perçues de façons différentes. Mais leur usage respectif reste encore problématique, même si certaines tendances semblent se dégager. La dénomination espérantiste est celle qui est la plus ancrée dans les discours exogènes, mais elle est souvent connotée péjorativement et crée un stéréotype plutôt négatif de la population désignée. Voyons à présent comment cette problématique est perçue dans les discours endogènes : quelles sont les réactions que cela suscite et de quelle manière les individus concernés s’identifient à ces dénominations ?

 


4.2. espérantiste / espérantophone dans les discours endogènes

 

4.2.1. À l’intention du public extérieur

 

4.2.1.1. Dans des interviews radiophoniques

 

            Afin d’étudier comment les dénominations espérantistes et espérantophones sont gérées dans les discours endogènes tournés vers le public extérieur, examinons dans un premier temps deux documents mixtes contenant des discours à la fois endogènes et exogènes, le tout à l’intention d’un public exogène. Il s’agit de transcriptions d’interviews radiophoniques avec des personnes venues parler de la langue espéranto. Nous n’étudierons dans ces documents que l’usage qui y est fait des dénominations se référant à notre problématique, bien que ces documents soient riches en informations et qu’ils pourraient faire l’objet d’une étude plus approfondie.

            Le premier document est la transcription intégrale d’une interview de deux responsables d’association d’espéranto avec un journaliste de la station Radio France Internationale ; elle s’est déroulée le mardi 3 août 2004, dans l’émission « RFI-Soir » (annexe II.1.). Dans cette interview, Jérôme Mathieu, le « secrétaire de la Fédération Française d’Espéranto » (le véritable nom de l’association est Union Française pour l’Espéranto, ou Espéranto-France) n’emploie que la dénomination espérantophones. L’autre interviewée, Ludivine Delnatte, du « mouvement Espéranto-Jeunes » (il s’agissait en fait de la présidente de l’association Espéranto-Jeunes), cherche à éviter l’emploi de l’une ou l’autre des dénominations. Ainsi, lorsque le journaliste lui demande : « On voyage en réunissant comme ça, en allant retrouver les espérant...istes ? », elle répond en parlant de « gens du pays qui parlaient espéranto ». Plus loin, elle parlera de « personnes qui parlent l’espéranto » et de « gens sur place qui parleront espéranto », mais elle n’emploiera à aucun moment l’une des deux dénominations étudiées. Pour ce qui est du journaliste, on voit bien que le choix de la dénomination lui est plus problématique : la première fois, il hésitera sur la terminaison à employer en laissant un temps avant le suffixe, pour finalement reprendre la dénomination utilisée précédemment par Jérôme Mathieu : « espéranto...phones ». Mais plus loin, il hésitera à nouveau au même endroit en changeant cette fois le suffixe final en « espérant...istes », alors que cette dernière dénomination n’est apparue à aucun autre moment dans le début de l’interview. Cela s’explique, comme nous l’avons vu dans l’analyse de la revue de presse, par le fait que la dénomination espérantistes se maintient comme la plus courante et la plus spontanée, du moins dans le discours exogène. En tout cas, cette interview est bien le reflet d’une insécurité linguistique, aussi bien dans le discours endogène, où l’on cherche à éviter la dénomination directe, que dans le discours exogène, où l’on hésite sur la dénomination à employer. Cette insécurité linguistique est telle pour le journaliste qu’il parlera finalement d’« espérantologues », terme totalement inapproprié pour désigner les utilisateurs d’une langue (car le suffixe -logues désigne habituellement les spécialistes d’une science), mais indice flagrant de l’hésitation sur le suffixe adéquat. À côté de cela, on remarque la persistance d’un des deux intervenants endogènes à ne faire usage que de la dénomination espérantophones.

            L’autre document est la transcription d’un court extrait (environ 2 minutes et 40 secondes) de l’émission « Chemins de Terre » du samedi 21 juin 2003, diffusée sur la station Radio Suisse Romande (annexe II.2.). Il s’agissait d’un reportage d’une heure sur Claude Gacon, responsable du Centre de Documentation et d’Étude sur la Langue Internationale (CDELI) de la Chaux-de-Fonds. Dans ce reportage, Claude Gacon, de la même façon que Jérôme Mathieu dans l’interview précédente, prenait soin de n’employer que de la dénomination espérantophone(s). Dans l’extrait retranscrit, Claude Gacon va jusqu’à parler d’identité « espérantophone ». Cela nous sert de précieux élément de renseignement pour notre problématique de l’identification : on voit ici que l’interlocuteur s’identifie à la dénomination espérantophone ; mais cela se fait dans des propos destinés à un public exogène, ce qui peut fortement influencer le discours. Si nous avons sélectionné cet extrait, c’est parce que, plus loin, le journaliste introduit justement la dénomination espérantiste qu’il considère plus appropriée pour parler d’« identité espérantiste ». et que s’engage alors une brève discussion entre les deux interlocuteurs sur cette question de la dénomination. Tout d’abord, au lieu de reprendre les mots exacts de Claude Gacon, le journaliste introduit le terme espérantiste en laissant toutefois une hésitation entre les deux dénominations : « cette... identité espérantiste, ou espérantophone ». L’introduction de ce nouveau terme espérantiste, apparemment non-cité précédemment dans le reportage, se fait pour les mêmes raisons que celles que nous avons invoquées à propos de l’interview précédente. La réaction de l’interlocuteur est vive et immédiate : Claude Gacon insiste sur la dénomination espérantophone, pour chercher à montrer qu’il s’agit de la dénomination exacte en quelque sorte. On voit là qu’il y a une tentative de la part de l’intervenant endogène pour faire entrer ce terme dans l’usage. Apparemment, il ne s’agit pas seulement d’une identification à la dénomination, mais aussi, par la même occasion, d’un stéréotype positif que l’on cherche à faire passer. Le journaliste répond par une explication analytique et étymologique de la dénomination : « espérantophone, c’est lié à la langue ». Nous n’avons pu retranscrire tous les détails de ce passage, car les paroles se superposaient et, de surcroît, notre enregistrement était d’une qualité fort médiocre ; on peut néanmoins signaler que la réaction de Claude Gacon est assez épidermique. Finalement, après que le journaliste ait démontré de façon logique la différence entre les deux dénominations, Claude Gacon cherche à minimiser cette différence en répondant : « si vous voulez, vous pouvez dire espérantiste, si vous voulez... ». De cette manière, il met en quelque sorte les deux dénominations sur le même plan, comme si l’on pouvait utiliser indifféremment l’une ou l’autre sans changement de signification. La stratégie de redénomination est donc ici clairement visible.

 

 

4.2.1.2. Dans les documents d’information

 

            Si l’on regarde de près quelques brochures d’information sur l’espéranto de diverses périodes, il est flagrant qu’il y a eu une évolution de l’usage des dénominations dans ce type de documents. Néanmoins, le passage de la dénomination espérantiste à celle d’espérantophone semble difficile à situer précisément. On peut distinguer schématiquement trois périodes.

Le plus ancien document d’information sur l’espéranto de notre corpus, le Premier Manuel de la Langue Auxiliaire Esperanto (annexe III.1.), date de 1939. Ce document se sert exclusivement de la dénomination espérantiste ; celle-ci semble être la seule dénomination en usage à cette époque. Le document met systématiquement une majuscule à « Espérantistes » lorsque cette dénomination est utilisée comme substantif, comme pour lui donner une plus grande importance. Lorsque la dénomination aura valeur d’adjectif, l’usage de la graphie sera plus fluctuant : tantôt elle prendra une majuscule (« Sociétés Espérantistes françaises ou étrangères », « Congrès Espérantistes internationaux »), tantôt une minuscule (« des auteurs espérantistes », « une intéressante revue espérantiste ») ; la majuscule au mot précédent semble influencer. Par ailleurs, ce document emploie des expressions qui sonnent aujourd’hui comme désuètes ou ayant une forte connotation négative : « Sociétés Espérantistes », « CATALOGUE DE PROPAGANDE », « Sociétés de propagande », etc.

Dans les documents du début des années quatre-vingts, on voit l’apparition de la dénomination espérantophone. Celle-ci n’est pas utilisée systématiquement. Le Deuxième rendez-vous avec la langue internationale (annexe III.4.) est daté de 1981 et n’a jamais été renouvelé depuis, ce document restant assez peu utilisé. L’ancienne version du Premier rendez-vous avec la langue internationale (annexe III.2.) date vraisemblablement de la même époque. Ce dernier document use à deux reprises de la dénomination espérantiste(s) et n’emploie la dénomination espérantophones qu’une seule fois, dans l’encart sur « Les services de promotion ESPERANTO-FRANCE ». Le document utilise ces deux dénominations uniquement comme adjectifs qualificatifs. Lorsqu’il s’agit de désigner les individus concernés par la langue, il a recours à d’autres termes, tels que « utilisateurs », ou « participants » à propos des congrès, autrement dit des termes assez neutres et descriptifs. Le Deuxième rendez-vous avec la langue internationale, dans son encart « Fiche Info », a recours plus abondamment à la dénomination espérantiste(s) (6 occurrences), aussi bien comme substantif que comme adjectif. On y trouve également des dénominations plus connotées, comme « premiers adeptes ». La dénomination espérantophones n’apparaît qu’une seule fois, au milieu de l’encart « Flash Info » parmi les autres dénominations espérantiste(s) : ce changement de dénomination attire le regard et peut interpeller le lecteur, mais la brochure ne semble pas lui donner de sens précis. Tout au plus, si l’on examine le contexte dans lequel cette dénomination est introduite (« Et la masse des espérantophones ? La masse de correspondances, échangée entre eux [...] »), on peut supposer qu’il s’agit là d’une dénomination employée pour qualifier essentiellement l’usage qui est fait de l’espéranto ; tandis que les autres dénominations parlent par exemple de « la communauté espérantiste » ou du « mouvement espérantiste » (les dénominations qualifient ici des termes qui évoquent quelque chose de plus qu’un simple usage linguistique). La situation semble assez similaire pour la brochure esperanto ...une approche de la langue internationale (annexe III.5.) de 1984. La dénomination espérantiste(s) y est partout employée, à l’exception du paragraphe sur les cours par correspondance, à la page 55, où l’on parle d’« échanges avec les espérantophones d’autres pays ». Jusqu’ici, la dénomination espérantiste semble rester fortement majoritaire. La situation change un peu pour la brochure l’ESPERANTO ça marche (annexe III.6.), de 1986, où le choix des dénominations semble encore plus hésitant, voire aléatoire : on y retrouve les dénominations espérantiste et espérantophone sous diverses formes, bien que espérantophone semble réservé à un usage adjectival. La preuve de cette hésitation est que l’on retrouve parfois les deux dénominations à proximité, comme par exemple page 8 : « [...] la communauté espérantophone existe en France. Il y a des groupes espérantistes dans presque tous les départements [...] ». Ainsi, dans les documents d’informations de cette époque, les apparitions de la dénomination espérantophone sont encore rares et présentes de façon un peu arbitraire. À aucun moment, on ne distingue clairement les significations des deux dénominations : cet usage fluctuant les met en quelque sorte sur le même plan, presque comme des synonymes. Le fait que l’usage de cette nouvelle dénomination espérantophone ne soit pas systématique dans les documents d’information montre que les auteurs de ces documents ne cherchaient pas nécessairement à imposer l’usage de cette dénomination. Il ne s’agit pas d’une redénomination introduite artificiellement de façon prescriptive. Tout laisse plutôt à supposer que l’émergence de cette dénomination s’est faite dans la langue parlée (ou l’usage courant) et qu’elle entraînait alors une hésitation par rapport à l’autre dénomination en vigueur, hésitation qui transparaît au travers des documents de cette époque.

Enfin, les documents d’information plus récents ont définitivement remplacé la dénomination espérantiste par espérantophone, ou bien ont évité toute dénomination. Ainsi, la version plus récente du 1er rendez-vous avec la langue internationale (annexe III.3.), qui a dû être refaite aux alentours de 2000, a évité toute dénomination problématique, se limitant à préciser que l’espéranto est « utilisé par des millions de personnes dans le monde ». Le document Présentation de la langue internationale espéranto (annexe III.10.), comme nous l’avons déjà fait remarquer lors de l’analyse de la revue de presse, ne se sert que de la dénomination espérantophones dans son édition de 1999. Il en est de même pour la brochure espéranto mode d’emploi (annexe III.9.) de 1998, où l’on ne retrouve la racine esperantist- que dans les noms en espéranto des associations, mais qui est toujours traduit en français par « espérantophones ». La seule exception à la règle est le dépliant Le meilleur moyen de goûter aux langues étrangères (annexe III.8.), de 1995, qui utilise uniquement la dénomination espérantiste(s) et à trois reprises ; tandis que dans sa version précédente du début des années quatre-vingt-dix, ESPERANTO le moyen le plus facile de pratiquer une langue Européenne (annexe III.7.), n’apparaissait aucune des deux dénominations. Toutefois, il s’agit de dépliants de la première moitié des années quatre-vingt-dix, où l’usage était peut-être encore instable, tandis que les autres documents des annexes III.3., III.10. et III.9. sont plus récents.

 

Un autre aspect intéressant à évoquer est l’évolution de certaines expressions et la redénomination des associations. Par exemple, le « CATALOGUE DE PROPAGANDE » du Premier Manuel de la Langue Auxiliaire Esperanto (annexe III.1.), de 1939, a été remplacé par les « services de promotion ESPERANTO-FRANCE » dans le Premier rendez-vous avec la langue internationale (annexe III.2.). De la même façon, les « Sociétés Espérantistes » de 1939, expression démodée que l’on retrouve étonnement en 1984 dans esperanto ...une approche de la langue internationale (annexe III.5.), sont devenues des « groupes espérantistes » en 1986 (annexe III.6.), puis des « associations et clubs d’espéranto » en 1999 (annexe III.10.). Les principales associations d’espéranto ont été renommées : l’Union Française pour l’Espéranto (annexes III.4., III.5. et III.6.) a été rebaptisée Espéranto-France (annexes III.3., III.9. et III.10.), et sa section jeunes JEFO a remplacé l’acronyme peu explicite par Espéranto-Jeunes. D’ailleurs, la brochure espéranto mode d’emploi (annexe III.9.) a été réactualisée aux alentours de 2000, et sa nouvelle version a enlevé la mention des acronymes. L’Universala Esperanto-Asocio, qui au début des années quatre-vingts était traduite par « association espérantiste universelle » (annexes III.2. et III.5.), devient l’« association mondiale d’espéranto » en 1998 (annexe III.9.). Et la section jeunes Tutmonda Esperantista Junulara Organizo passe de « Organisation Mondiale de la jeunesse espérantiste » (annexe III.5.) à « association mondiale des jeunes espérantophones » (annexe III.9.) ; la traduction est moins fidèle, mais évite ainsi des connotations pouvant évoquer des dénominations similaires comme, par exemple, Jeunesses communistes, etc. De la même façon, la « Jeunesse Espérantiste Suisse » mentionnée sur le dépliant Le meilleur moyen de goûter aux langues étrangères s’appelle aujourd’hui « Jeunesse Espérantophone Suisse » (cf. www.jesperanto.ch). Et le Château de Grésillon, qualifié de « Maison culturelle espérantiste » (annexe III.5.), est devenu « Maison culturelle de l’Espéranto » et a également changé son nom en espéranto « Esperantista Kulturdomo » (annexe III.9.) pour « Kulturdomo de Esperanto » (cf. http://grezijono.kastelo.free.fr/).

 

Ces changements de dénominations, dans les discours endogènes destinés au public extérieur, sont motivés par des raisons bien précises : ils cherchent par ce biais à changer l’image de l’espéranto en créant un stéréotype positif[20]. Ces nouvelles dénominations peuvent en quelque sorte être qualifiées de politiquement correctes. Il y a là une euphémisation de l’aspect extralinguistique, pour éviter le stéréotype négatif du « partisan », et gommer ainsi toute connotation négative possible (Siblot, 1999 : 27). Pour désigner à la fois les locuteurs et les défenseurs de la langue, la dénomination espérantiste a longtemps été la seule dénomination existante, et elle reste encore majoritaire dans l’usage courant. Le fait que la dénomination espérantophone soit apparue bien après cette dernière est logique : le Petit Robert nous indique que la dénomination francophone n’est apparue qu’en 1949 (1976 : 745). Les dénominations en -phone n’ont donc commencé à être en vogue qu’à partir de la deuxième moitié du XXème siècle ; la dénomination espérantophone n’a alors pu apparaître qu’à partir de cette époque-là.

Mais il ne s’agit pas là que d’un phénomène de mode : contrairement aux apparences, le changement d’un suffixe n’est pas un acte innocent ni sans conséquences. C’est ce que rappelle P. Wijnands : « Savoir jouer des suffixes pour les remplacer par des formes concurrentes et pour, de la sorte, changer les connotations » (Wijnands, 1999 : 145). Dans son article sur les dénominations en Amérique du Nord, Wijnands précise que « Le suffixe "-ien" dans les ethnonymes et anthroponymes se voit attribuer une connotation péjorative dès qu’il est concurrencé par "ois" ou "ais" » (ibid. : 145), et il nous explique plus loin que le suffixe « ois » est une création inspirée par la connotation méliorative de « Québécois ». De la même manière, la dénomination espérantophone a été inspirée par la connotation méliorative présente dans des modèles tels que francophone, anglophone, etc. Mais, comme nous l’avons déjà évoqué précédemment (cf. 4.1.1.), c’est l’apparition d’une nouvelle dénomination qui crée l’ambiguïté (Rosier & Ernotte, 1999 : 115). C’est pourquoi, lorsque espérantiste était la seule dénomination en usage, il n’y avait alors pas d’ambiguïté ; c’est l’apparition concurrentielle de la dénomination en -phone qui lui a donné sa connotation péjorative. Et c’est pour cette même raison que les concepteurs de documents d’information essaient à présent de remplacer la dénomination espérantiste, marquée négativement, par la dénomination espérantophone, marquée positivement.

Toutefois, l’analyse étymologique des deux dénominations nous a déjà montré que leurs significations respectives étaient différentes et que ces mots ne désignaient pas exactement les mêmes référents (cf. 4.1.1.). Mais c’est justement par l’intermédiaire de cette étymologie que les discours endogènes cherchent à changer l’image de l’espéranto. Comparons notre cas à celui étudié par P. Wijnands dans son article : « Par l’unité qui le compose, le mot "Ontarois" rétablit et exprime aux yeux de tous la pleine appartenance civique de l’Ontarien d’expression française, lequel affirme ainsi par cette prise de parole ses droits de "citoyen à part entière dans la Province" » (Wijnands, 1999 : 146). On voit que la dénomination Ontarien permet d’être reconnu comme « citoyen à part entière ». Selon un procédé similaire, la langue espéranto, à laquelle est souvent assignée beaucoup de connotations négatives et minoratives, cherche par la dénomination espérantophone à être reconnue comme langue à part entière.

Malgré ces considérations, nous pouvons soulever une autre hypothèse possible. S. Akin écrit que : « Les noms ne sont donc pas immuables et changent parce que les objets qu’ils désignent se transforment eux-mêmes » (Akin, 1999 : 59). Ainsi, si la dénomination espérantiste est en train de changer au profit de espérantophone, peut-être est-ce dû au fait que la population relative à l’espéranto change elle-même, ou du moins ses préoccupations. Ainsi, on passerait de générations de défenseurs et de partisans de la langue espéranto à de nouvelles générations préoccupées davantage par le fait de parler et d’utiliser cette langue...

 

 

4.2.1.3. Dans des travaux universitaires

 

            Si l’on regarde quelques travaux universitaires sur l’espéranto, on remarque que l’évolution de l’auto-dénomination transparaît également dans le discours des spécialistes. Nous nous sommes référé à trois thèses en Sciences du Langage, dont nous avons examiné essentiellement l’introduction et le chapitre ou passage qui expose ce qu’est l’espéranto.

Dans la plus ancienne de ces thèses, celle de Lo Jacomo (Lo Jacomo, 1981), la dénomination espérantiste est la seule utilisée[21]. Lo Jacomo parle à plusieurs reprises de « la communauté espérantiste ». D’ailleurs, il donne une définition partielle de ce qu’il faut entendre par espérantiste : « Combien y a-t-il d’espérantistes ? [...] Les plus réalistes conçoivent qu’avant de compter les espérantistes il convient d’expliciter des critères permettant de dire qui est espérantiste et qui ne l’est pas. Car la langue internationale espéranto ne répond pas, le plus souvent, à un besoin quotidien de communication ; et il y a tous les intermédiaires entre les "bons" espérantistes qui manient cette langue aussi aisément que leur langue maternelle, et les simples sympathisants, les éternels débutants » (1981 : 24). Dans cette définition, espérantiste semble recouvrir les deux concepts, à la fois les sympathisants et les locuteurs, qui sont distingués seulement par la dénomination de « "bons" espérantistes ». Plus loin, la dénomination espérantiste semble même insister sur l’aspect linguistique, lorsque Lo Jacomo écrit que « presque tous les espérantistes connaissent la grammaire de l’espéranto et ont même étudié cette grammaire avant d’étudier la langue » et que « tous les espérantistes sont bilingues » (ibid. : 37).

Dans la thèse présentée au milieu des années quatre-vingts par Marie-Thérèse Lloancy (Lloancy, 1985), le terme espérantiste est en concurrence avec celui d’espérantophone, même si celui d’espérantiste semble rester majoritaire. On retrouve donc une situation un peu similaire à celle des documents d’information des années quatre-vingts (se reporter au chapitre précédent 4.2.1.2.). Dans sa thèse, Lloancy ne parle pas seulement de « communauté espérantiste », mais surtout de « monde espérantiste » ; elle emploie également l’expression de « culture espérantiste ». M-T. Lloancy semble faire une certaine distinction de contexte entre les termes espérantiste et espérantophone, encore que cette distinction reste assez floue. Ainsi, au début de sa thèse, elle définit la qualité d’espérantiste de la manière suivante : « par rapport aux lecteurs non-espérantistes, c’est-à-dire ne pratiquant ni oralement ni par écrit la langue internationale Espéranto » (1985 : 4). Cette définition semble faire référence à la qualité de locuteur ou d’usager de la langue, mais elle ajoute juste après : « il ne s’agit pas de convaincre ceux qui "ne croient pas" à l’Espéranto », introduisant la notion de croyance qui dépasse le domaine linguistique. La dénomination espérantophone, elle, est introduite dans la partie de présentation de la langue, lorsqu’il est fait allusion à l’usage de celle-ci, comme par exemple : « La cohésion de la langue est maintenue par les nombreuses rencontres, surtout internationales, entre espérantophones aux intérêts plus ou moins spécialisés » (ibid. : 36). Mais l’usage devient plus instable lorsque, à la page 1149, Lloancy parle des « utilisateurs de l’Espéranto » et ajoute : « C’est pourquoi, même s’il [R. Schwartz] peut être compris d’un non-espérantophone, il lui paraîtra probablement insipide, et ne peut être véritablement apprécié que des récepteurs espérantophones suffisamment initiés aux divers éléments de l’arrière-plan culturel auquel il fait souvent allusion » ; en plus de la connaissance de la langue, espérantophone fait ici référence à l’appartenance à une culture spécifique. Puis juste après, à la page 1150, Lloancy fera usage à cinq reprises de la dénomination espérantiste, évoquant notamment une fois « la communauté espérantiste », pour reparler plus bas d’« une communauté espérantophone ». Toutefois, le changement d’article entre les deux expressions est peut-être l’indice d’un changement de référent, car l’usage du pronom indéfini semble donner un cadre plus flou tandis que « la communauté espérantiste » est plus clairement délimitée et désignée.

La thèse de Natalia Dankova (Dankova, 1997) est beaucoup plus récente, cela explique sûrement l’usage majoritaire de la dénomination espérantophone[22]. Mais contrairement aux documents d’information récents (cf. 4.2.1.2.), l’usage de espérantophone n’y est pas systématique et reste concurrencé de temps à autre par espérantiste. Dans son introduction, N. Dankova parle de « mouvement espérantiste » (1997 : 9), mais dans le premier chapitre, elle écrira : « comme toute communauté linguistique, le milieu espérantophone (et espérantiste) partage certaines réalités [...] » (ibid. : 25). Il y a une certaine hésitation sur les dénominations, ou du moins, leurs définitions respectives ne sont pas explicitement délimitées. Celle d’espérantophone semble être liée à la langue, comme le montre la phrase « la communauté espérantophone s’est formée autour d’une langue, l’espéranto » (ibid. : 26), mais rien ne nous est précisé à propos du terme espérantiste. Signalons enfin que Dankova, dans son étude, évoque également des « espérantophones avancés », qu’elle définit de la sorte : « Un espérantophone avancé est un sujet métalinguistiquement actif » (ibid. : 26).

 

Les Actes de la journée d’étude sur l’espéranto, qui s’est tenue à l’Université Paris VIII, en 1983, sont bien l’image de l’usage fluctuant des deux dénominations espérantiste et espérantophone dans les années quatre-vingts. Il s’agissait de discours mixtes (endogènes et exogènes), car une partie de la journée était intitulée « Point de vue de non-espérantistes » et était réservée à des discours exogènes de spécialistes invités à amener leur point de vue sur la langue espéranto. Même si Louis-Jean Calvet semble distinguer les deux dénominations (sans pour autant en définir le sens), lorsqu’il débute son intervention par « je ne suis ni espérantiste ni espérantophone » (1983 : 35), l’usage des dénominations varie d’un intervenant à l’autre, qu’il s’agisse de discours endogènes ou non, et parfois même au sein de la même intervention.

Par exemple, Jean-Pierre Van Deth (1983 : 28), Jean-Claude Michéa (1983 : 30) et François Lo Jacomo[23] (1983 : 60) emploieront l’expression de « communauté espérantiste », tandis que Michel Duc Goninaz (1983 : 49) et Jacques Le Puil (1983 : 85) parleront de « communauté espérantophone ». Mais cet usage est loin d’être stable. Le Puil parlera de « communauté espérantophone » dans le titre de son intervention et dans l’introduction de celle-ci (1983 : 85), mais il n’utilisera par la suite que la dénomination espérantiste(s), l’associant même au terme de communauté dans la phrase : « Si la vitalité d’une communauté se juge sur sa presse, il est certain que les espérantistes n’ont pas à rougir dans ce domaine » (ibid. : 88).

            De son côté, Duc Goninaz semble distinguer le terme d’espérantophone, plus général, de celui d’espérantiste propre à l’auto-dénomination, lorsqu’il dit : « C’est alors que l’on assiste à l’auto-institution d’une communauté espérantophone [...]. Cette communauté, qui se fait connaître sous le nom de Mouvement espérantiste ne se caractérise pas seulement par l’usage de la langue [...], mais elle peut se caractériser par une idéologie au sens étroit du terme » (1983 : 49). Les deux dénominations semblent recouvrir le même référent, mais leurs enjeux sont différents. Ainsi, le terme d’espérantiste fait davantage référence à l’identité propre : par exemple, lorsque Duc Goninaz parle de la « résistance aux tentatives de réformes (la plus importante a été l’ido, proposé en 1907, et c’est certainement à ce moment-là que le peuple espérantiste a pris conscience de son identité) » (ibid. : 49). C’est vraisemblablement dans ce sens que l’entend Calvet, qui parle de « la diaspora espérantiste » (1983 : 43), et qui évoque plus loin « la visée des espérantistes » en ajoutant : « la fusion de l’espérantisme n’a pas de lieu de dépôt fossilisé. Je suppose que votre but n’est pas de dire : "nous avons notre lieu, nous avons notre langue, et nous existons en tant qu’espérantophones" » (ibid. : 44). Le terme espérantophones est ici compris comme une qualité, et non comme une identité, rôle davantage joué par la dénomination espérantiste.

 

 

            Nous avons donc pu observer, sur un plan diachronique, une évolution de l’usage des dénominations : nous sommes passés de la dénomination initiale espérantiste à celle d’espérantophone, qui est en effet plus récente et tend à concurrencer la dénomination la plus ancienne, perçue comme connotée négativement. À l’heure actuelle, nous pouvons remarquer qu’il y a, dans les discours endogènes à l’attention d’un public extérieur, une stratégie d’évitement de la dénomination espérantiste. Or, nous avons vu dans la partie précédente (cf. 4.1.) que cette dernière dénomination est considérée comme la plus officielle et reste la plus fréquente dans l’usage courant. La récente auto-désignation systématique par le terme espérantophone provoque alors dans les discours exogènes une certaine hésitation sur la dénomination adéquate à employer. Voyons à présent quelle est l’auto-dénomination utilisée pour l’usage interne.


4.2.2. Au sein de la communauté linguistique

 

4.2.2.1. Signification et équivalents du paradigme espérantiste / espérantophone en espéranto : un usage différent

 

Dans la présentation de notre problématique (cf. 2.1.), nous faisions remarquer que la question de l’auto-dénomination était moins problématique en espéranto qu’en français, car les dénominations concurrentes à esperantisto sont fort peu utilisées. Toutefois, malgré la prépondérance de la dénomination esperantisto en espéranto, cette dernière n’est pas sans poser quelques problèmes. Rien que sur le plan de sa construction lexicale, l’espéranto, qui se réclame généralement comme une langue logique et sans exception, fait ici preuve d’une certaine irrégularité en ce qui concerne la dénomination de ses propres usagers. Comme nous le faisait remarquer Lo Jacomo dans son courriel du 16 août 2004 (cf. 4.1.1.), on parle de francisto pour désigner le spécialiste de la langue française[24], de germanisto pour le spécialiste de la langue allemande, de hungaristo pour le spécialiste du hongrois, et ainsi de suite. Par contre, esperantisto ne désignera pas le spécialiste de l’espéranto[25], comme si l’espéranto était ainsi considéré comme un cas à part parmi les langues. Mais si l’on regarde la signification du suffixe -ist- en espéranto dans le dictionnaire monolingue de référence, le Plena Ilustrita Vortaro [*Dictionnaire Complet Illustré] ou PIV (Waringhien, 2002), on trouve, après le sens premier de suffixe servant à indiquer l’occupation professionnelle, un deuxième sens assez proche de celui du suffixe -iste en français : « Adepton aŭ subtenanton de iu teorio, skolo, doktrino ; ismano [*Adepte ou sympathisant d’une théorie, d’une école, d’une doctrine ; membre d’un -isme] » (2002 : 491), sens pour lequel esperantisto est cité parmi les exemples donnés par le dictionnaire.

Ainsi, esperantisto semble avoir la même signification analytique que la dénomination espérantiste en français. Pourtant, si l’on regarde dans le PIV la définition de esperantisto[26], que l’on trouve sous l’entrée de Esperanto, on peut lire :

[esperant]isto. Persono, kiu uzadas [Esperant]on : ~isto-batalantoz ; idea ~istoz ; la ~ista mondoz.

[*esperantisto. Personne qui utilise régulièrement l’espéranto : un combattant espérantistez ; un espérantiste idéalz ; le monde espérantistez.]

(2002 : 299)

L’ancêtre du PIV, le Plena Vortaro, était presque plus précis car il parlait de : « Persono, kiu scias k uzas ~on [*Personne qui connaît et utilise l’espéranto] » (Grojean-Maupin, 1996 : 114). Comme on le voit ici, la définition endogène de la dénomination ne semble plus concorder avec sa signification analytique. Si l’on suit cette définition, esperantisto aurait en espéranto approximativement le même sens que la dénomination espérantophone en français. On peut alors se demander comment rendre la dénomination espérantiste en espéranto : on aurait tendance à dire que la dénomination esperantisto recouvre les deux concepts de espérantiste et espérantophone.

Cependant, toujours sous l’entrée Esperanto, on trouve également la dénomination esperantano qui est définie ainsi : « Aprobanto de ~o [*Partisan de l’espéranto] » (2002 : 299). Mais cette dénomination esperantano, qui correspond exactement à la définition du Petit Robert de la dénomination espérantiste, n’est pas utilisée en pratique, ainsi que nous le signale Bertil Wennergren dans son Plena Manlibro de Esperanta Gramatiko [*Manuel Complet de Grammaire d’Espéranto] dans le chapitre sur le suffixe -ist- (21/07/2004 - bertilow.com/pmeg/vortfarado/afiksoj/sufiksoj/ist.html). Dans ce même chapitre, Wennergren nous précise que « Esperantisto tradicie kaj kutime estas ĉiu, kiu scias kaj uzas la lingvon [*Esperantisto traditionnellement et habituellement est toute personne qui connaît et utilise la langue] », ce qui va dans le sens de la définition du PIV et du Plena Vortaro ; mais il ajoute juste après : « sed foje oni renkontas la ideon, ke Esperantisto devus signifi nur "aktiva ano de la Esperantomovado" aŭ simile [*mais parfois on rencontre l’idée que Esperantisto devrait signifier seulement "membre actif du mouvement espéranto" ou similaire] ».

La « Deklaracio pri Esperantismo », bien que vétuste, donne une définition plutôt ambiguë de esperantisto :

5. Esperantisto estas nomata ĉiu persono, kiu scias kaj uzas la lingvon Esperanto, tute egale, por kiaj celoj li ĝin uzas. Apartenado al ia aktiva societo esperantista por ĉiu esperantisto estas rekomendinda, sed ne deviga.

[5. Est nommé espérantiste celui qui sait et emploie la langue Espéranto, pour quelque but que ce soit. L'adhésion à une société espérantiste est recommandable, mais non obligatoire.]

(traduction issue du site www.lingvo.info)

La première partie de cette définition semble donner une description assez neutre de l’utilisateur de la langue, mais la deuxième phrase qui recommande l’« adhésion à une société espérantiste » évoque tout de suite un aspect militant. On voit donc que l’usage en espéranto de la dénomination esperantisto a pris les deux sens, celui de partisan et celui d’usager de la langue. Cela influe donc certainement sur la traduction de la dénomination dans les langues nationales, et cela expliquerait pourquoi la dénomination espérantiste serait encore majoritairement présente, y compris dans les discours endogènes.

           

Pour obtenir les équivalents officiels du paradigme espérantiste / espérantophone en espéranto, regardons dans un dictionnaire bilingue, comme le Grand Dictionnaire / Français – Espéranto (Le Puil & Danvy, 1992). Celui-ci nous indique pour espérantiste :

espérantiste (adj.) esperanta, esperantista.

                        (subst.) esperantisto.

(1992 : 337)

Pour espérantophone, qui y est présent alors que la préface annonce que le dictionnaire a privilégié « les termes enregistrés dans les dictionnaires français courants » (1992 : 5), on trouve :

espérantophone esperantoparolanto.

(1992 : 337)

On voit que ce dictionnaire bilingue donne un sens différent aux deux dénominations, puisqu’il les traduit par des termes différents. D’après ce dictionnaire, esperantisto ne semble pas recouvrir les deux significations, bien qu’il en soit autrement dans l’usage courant. On remarquera également que le Grand Dictionnaire / Français – Espéranto donne un usage adjectival et nominal à espérantiste, tandis qu’il ne reconnaît espérantophone que comme substantif (nous avions déjà observé l’usage minoritaire de espérantophone comme adjectif dans la revue de presse en 4.1.2.).

            Pour voir comment se fait la traduction dans l’autre sens, c’est-à-dire de l’espéranto vers le français, nous avons consulté un logiciel d’apprentissage de l’espéranto. Il s’agit du programme Kurso de Esperanto (disponible sur le site www.ikurso.net), dans sa version 3.03 du 20 juin 2004. Ce logiciel a été traduit depuis l’espéranto vers 23 langues. Dans la version en français, sur la page de présentation de la langue espéranto, la traduction a mentionné les deux dénominations : « [...] les espérantophones (ou "espérantistes"), personnes qui parlent l'espéranto, par leur connaissance de la langue internationale, peuvent établir des contacts directs avec d'autres hommes et femmes d'autres pays [...] ». Il y a ici une surabondance de dénominations : le fait de mettre la dénomination espérantistes entre parenthèses et entre guillemets tend à la minorer, tandis que la dénomination espérantophones ne semble pas être assez explicite à elle seule car elle est paraphrasée par « personnes qui parlent l’espéranto », la précision « par leur connaissance de la langue internationale » ne faisant que surenchérir cette définition. Dans le reste du logiciel, la dénomination esperantisto sera toujours traduite par espérantophone[27].

Mais la traduction des abréviations en espéranto à la leçon 11 est particulièrement intéressante car on peut y lire, l’une à la suite de l’autre :

e-isto = esperantisto           espérantophone

s-ano = samideano              espérantiste

La dénomination samideano est une dénomination typiquement endogène. Il s’agit d’un mot composé sam+ide+an+o, qui signifie de façon analytique [*même + idée + membre + terminaison du substantif], c’est-à-dire « celui qui fait partie de la même idée, qui partage la même idée ». Bien qu’elle ne corresponde pas toujours à la réalité (nous avons vu dans la présentation historique et sociologique de l’espéranto, en 2.3.1., que les différents usagers de l’espéranto sont loin de partager la même idée à propos de la langue espéranto), il s’agit d’une dénomination endogène, employée parfois en remplacement de esperantisto, pour s’adresser à un ou plusieurs autres usagers de la langue. Le terme de samlingvano, « celui qui partage la même langue », serait plus adéquat ; mais l’on voit justement que la dénomination samideano insiste davantage sur l’aspect idéologique que sur l’aspect linguistique[28]. De nos jours, cette dénomination tend à être un peu démodée, et notamment les générations les plus jeunes ne l’emploient plus guère. Si cette dénomination a été traduite par « espérantiste », et celle d’esperantisto par « espérantophone » (alors que graphiquement et étymologiquement, esperantisto semble plus proche de la dénomination espérantiste), c’est sans doute parce que la dénomination samideano est aujourd’hui davantage connotée idéologiquement en espéranto que celle d’esperantisto, qui est d’un usage plus courant et presque plus neutre. Ainsi, on a donné la dénomination la plus connotée en français, c’est-à-dire celle d’espérantiste (comparativement à espérantophone), à la dénomination qui était la plus connotée en espéranto, celle de samideano : dans cette traduction, la valeur de connotation l’a emporté sur celle de la graphie et de l’étymologie.

 

            Nous avons finalement pu remarquer que l’étymologie de esperantisto en espéranto n’était pas tout à fait régulière, ce qui n’est pas sans poser certaines problématiques parfois. Néanmoins, il s’agit de la dénomination la plus couramment utilisée en espéranto : cela influe certainement sur l’usage des dénominations en langue nationale et explique l’emploi majoritaire de espérantiste en français. Face à ce constat, voyons à présent comment quelques articles endogènes traitent ce sujet.

 

 

4.2.2.2. Analyse d’articles traitant de la dénomination en espéranto

 

            L’article de Gaby (annexe IV.1.) est un petit encart en bas de la dernière page du bulletin régional de la Fédération Espéranto-Bretagne, dans le numéro 14 d’octobre 2003. En fait, il s’agit davantage d’un appel à réflexions lancé aux lecteurs du bulletin qu’un véritable article à proprement parler. Néanmoins, ces quelques lignes nous apportent des informations intéressantes.

            On y trouve pour commencer une définition endogène, destinée a priori à un public également endogène, des deux dénominations espérantiste et espérantophone. La dénomination espérantiste est indiquée comme problématique à cause de son suffixe qui évoque « un esprit de parti ». Le terme espérantiste est alors rapproché d’autres termes en -iste évoquant cette connotation. Mais Gaby élargit cette définition par d’autres exemples montrant que le suffixe en -iste n’est pas uniquement réservé pour faire référence à « un esprit de parti », ajoutant au passage une pointe d’humour en risquant une comparaison avec le terme « dentiste ». Pareillement, la dénomination espérantophone est ensuite définie par comparaison à d’autres mots du même paradigme en -phone.

            Mais cette deuxième définition est récusée, étant désignée comme inadéquate au cas particulier de l’espéranto. Il ne s’agit pas ici d’affirmations définitives, mais juste d’un point de vue strictement personnel car, à deux reprises, Gaby appelle explicitement les lecteurs à apporter d’autres points de vue : « Et vous, qu’en pensez-vous ? », « J’aimerais savoir ce que chacun en pense ». Elle donne sa définition personnelle de l’espéranto, considéré comme « plus qu’une langue », pour argumenter sa position en faveur de la dénomination espérantiste. Le fait de mettre une majuscule à cet endroit au mot « Espéranto », tandis qu’elle n’en mettait pas dans la phrase précédente (« Un espérantophone est celui qui parle espéranto »), va également dans le sens de cette argumentation.

C’est la remarque d’un ami, lequel préférait se dire espérantiste plutôt qu’espérantophone, qui a amené Gaby à réfléchir à cette question de la dénomination et l’a incité à écrire ce court article. Néanmoins, pour Gaby et son ami, leur attitude par rapport à la dénomination ne semble pas se placer sur un même niveau : pour son ami, il s’agit vraisemblablement d’une image dépolitisée[29] que l’on cherche à donner, tandis que pour Gaby, il s’agit d’une forte identification à la dénomination espérantiste. Nous aurons l’occasion de revenir sur cet article dans le cadre de l’analyse des entretiens, car Gabrielle (dite Gaby) a fait partie de nos informateurs.

 

            L’article de Germain Pirlot (annexe IV.2.) est, en revanche, davantage prescriptif. Certes, il définit les dénominations annoncées dans son titre « Espérantiste - espérantophone - espérantophile », mais il juge également au passage les personnes auxquelles ces définitions se rapportent.

            En premier lieu, il reconnaît à la dénomination espérantiste la valeur de terme générique pour désigner la population liée à l’espéranto, car il l’emploie également pour désigner ceux qui « préfèrent se coller l’étiquette "espérantophone" ou "espérantophile" ». Mais il définit essentiellement la façon dont cette dénomination espérantiste est perçue par le public exogène, désigné par le terme de « profane ». En plus de la « connotation péjorative » dont nous avons déjà parlé, Pirlot ajoute que cette dénomination comporte une image « controversée » et « pas sérieuse ». Puis, il décrit de façon assez détaillée la représentation que l’on se fait d’un certain type d’« espérantiste », dont l’image déteint sur toute la communauté et constitue le stéréotype négatif qui lui est accolé. Il s’agit ici de la même catégorie d’individus que F. Degoul désignait par « ces espérantistes qui ont une fâcheuse tendance à la propagande excessive », dans l’article 34 de la revue de presse (annexe I).

            Après avoir jugé de façon très négative ce type d’« espérantiste », il exprime aussi son opinion sur ceux qui emploient les dénominations espérantophone ou espérantophile, usant cette fois-ci du qualificatif positif d’« espérantistes plus réalistes ». Ces deux dernières dénominations sont donc considérées comme correspondant davantage à la réalité. Étonnamment, Pirlot n’entend pas la dénomination espérantophone de la même façon que nous l’avons définie précédemment : pour lui, « espérantophone » ne désigne que les locuteurs dont l’espéranto est la « langue parentale ». Il emploie alors « espérantophiles » comme terme adapté pour désigner à la fois les locuteurs et les sympathisants de l’espéranto qui ne parlent pas la langue. Cette proposition, qui tendrait à remplacer les deux programmes de sens déjà recouverts par la dénomination espérantiste, est assez surprenante, car on aurait tendance à comprendre de façon analytique le terme d’espérantophile dans sa deuxième acceptation évoquée, celle de simple sympathisant ou ami de l’espéranto.

            Si l’on se sert du moteur de recherche Google pour se faire une idée du nombre d’occurrences de ces dénominations sur Internet, en se limitant à la recherche parmi les pages francophones, on remarque que la différence d’usage entre les trois dénominations évoquées par Pirlot est flagrante. La dénomination « espérantiste » est de loin la plus utilisée avec 2550 occurrences (et 2200 au pluriel). Celle de « espérantophone » est nettement moins utilisée, mais toutefois assez présente, avec 770 occurrences (et 867 pour « espérantophones »). Enfin, la dénomination préconisée par Pirlot, et à laquelle il semble s’identifier, puisqu’il signe son article par « Germain PIRLOT, espérantophile pratiquant », se révèle être quasiment un hapax : au singulier, les 6 occurrences d’« espérantophile » sont des usages de Germain Pirlot lui-même (cette dénomination est reprise néanmoins sur le site de Voxlatina par Michel Arlès, qui se définit également comme « Occitan » et « Citoyen EUROPEEN »). Et la dénomination au pluriel « espérantophiles » donne un total de 31 occurrences, dont plusieurs renvoient à la même page. Comme autre néologisme, Pirlot emploie également le terme de « "espérantophobes" » pour désigner les personnes hostiles à l’espéranto, mais qui là, pour l’occasion, constitue véritablement un hapax.

           

            Enfin, signalons que les programmes de sens pour distinguer la population relative à l’espéranto sont fort nombreux. En effet, Bernard Golden, dans son étude sur la possibilité d’un recensement de cette population, répertorie les dénominations suivantes « esperantisto », « esperantismano », « esperantofono »[30], « esperantlingvulo / esperantlingvano » et « esperantano », en les définissant de façon distincte, même si les limites sémantiques de certaines de ces définitions sont parfois assez floues ou se recoupent avec celles d’autres dénominations (Golden, 1994 : 2). Ainsi, la profusion de ces dénominations[31] avec des significations distinctes est bien l’indice de la multiplicité des programmes de sens que nous évoquions plus haut. Toutefois, Sikosek nous précise que les dénominations indiquées par Golden sont à peine utilisées en espéranto (1999 : 35) ; il suffit de les rechercher avec le moteur de recherche Google pour s’en rendre compter. Sikosek, quant à lui, reconnaît esperantisto comme terme générique en espéranto, mais il conseille, dans son ouvrage sur l’information à propos de l’espéranto (Sikosek, 1999), de faire usage des équivalents de « esperanto-parolanto » et « esperantlingvano » dans les langues nationales, c’est-à-dire d’utiliser les mêmes termes que l’on utilise pour les locuteurs d’autres langues (par conséquent, en français, il s’agit de la dénomination espérantophone). On voit donc ici, à nouveau, l’aspect prescriptif donné à la dénomination espérantophone pour ce qui est des discours endogènes à l’intention d’un public extérieur.

 

 

4.2.2.3. Analyse des entretiens et processus d’identification

 

- Les occurrences des dénominations espérantiste et espérantophone

 

            Afin de vérifier les observations que nous avons pu faire lors de l’analyse des autres parties de notre corpus, il conviendrait de commencer par regarder le nombre d’occurrences des dénominations espérantiste et espérantophone parmi les cinq entretiens de notre corpus (annexe V).

 

 

espérantiste(s)

espérantophone(s)

Flavie

2

5

Adélaïde

3

4

Michaël

4

0

Gabrielle

8

4

Thierry

23

4

Total

40

17

 

Il convient toutefois de relativiser ces statistiques du fait que, pour trois de ces entretiens, nous avons eu recours aux questions facultatives de notre questionnaire par lesquelles nous abordions plus ou moins directement la question de la dénomination. Ainsi, nous avons introduit le terme espérantophone lors des entretiens avec Gabrielle, qui avait déjà bien réfléchi à la question, comme nous l’avons vu dans le chapitre précédent (4.2.2.2.), et avec Thierry, qui lui ne connaissait absolument pas le terme. D’autre part, nous avons introduit le terme espérantiste pour l’entretien avec Adélaïde. De ce fait, en considérant seulement les dénominations utilisées avant que nous-même ne les ayons introduites lors des entretiens, nous arrivons alors à 29 occurrences de la dénomination espérantiste(s) et à 6 occurrences pour espérantophone(s). Nous constatons donc que, dans tous les cas, de la même façon que nous avons pu l’observer dans les précédentes parties du corpus, la dénomination espérantiste reste la plus fréquemment, voire la plus spontanément, employée.

 

- Une insécurité linguistique

 

            Chez une partie des informateurs, on remarque une hésitation sur la dénomination adéquate à employer. Ainsi, certains emploieront le terme espéranto comme adjectif (alors que, normalement, il s’agit juste d’un substantif réservé à désigner le nom de la langue) : « les rencontres espéranto » (A50), « sa:... sa conversation espéranto.. espérantiste.. » (T236), « y’a un hymne: national... enfin.. pas national... un hymne espéranto.. » (T372). Cet usage du terme espéranto comme adjectif peut être la marque d’une hésitation sur l’adjectif correspondant à la langue espéranto. Il pourrait s’agir également d’une stratégie d’évitement de dénomination, afin de ne pas avoir à faire un choix entre deux dénominations concurrentes. Enfin, cela pourrait être aussi le résultat de l’influence de la langue espéranto elle-même, où le terme Esperanto est souvent accolé à un nom pour le qualifier, comme par exemple « Esperanto-renkontiĝo », « Esperanto-kongreso », « Esperanto-asocio », etc. L’usage de périphrases, comme lorsque Adélaïde déclare « on rencontre d’autres gens qui parlent espéranto » (A50), peut également faire partie des stratégies d’évitement. D’ailleurs, c’est également Adélaïde qui, plus loin, hésite à propos de la dénomination d’une association dont elle est membre : « j’me suis in.. inscrite pour la première fois à une association... d’espérantophones.. Espéranto-J.. Espéranto-Jeunes... » (A54).

            Toutes ces marques d’hésitations indiquent une insécurité linguistique de la part des locuteurs. Nous pouvons émettre deux hypothèses d’explication de cette insécurité. D’une part, la dénomination espérantophone est présentée comme nouvelle ; il s’agit d’un changement de dénomination récent, comme le précise Adélaïde :

A60-    alors.. euh:... chuis en train d’beaucoup changer (rire)... disons qu’avant j’disais toujours espérantiste pour des gens qui parlent espéranto... et: maint’nant j’emploie les deux.. espérantiste espérantophone...

Gabrielle également nous le fait comprendre, mais de façon plus indirecte, car après nous avoir parlé de son article sur les dénominations espérantiste et espérantophone, elle ajoute :

G116- [...] mais alors.. y’a quelqu’un qui a x.. qui a trouvé encore autre chose... c’est espérantien espérantienne.. la première fois qu’j’ai entendu ça.. mais qu’est-ce qu’i rac..

L’usage de l’expression « a trouvé encore autre chose » nous indique que les dénominations « espérantien espérantienne »[32], de même que celle d’« espérantophone », mentionnée précédemment, sont considérées comme récentes et ayant été créées de façon réfléchie et délibérée. Or, cette nouvelle dénomination espérantophone semble être perçue comme une certaine norme prescriptive. C’est ce qu’expriment aussi bien Adélaïde que Gabrielle :

A70-    [...] en espéranto on dit esperantistoj [esperɑntistoj] pour les gens euh.. qui parlent espéranto:.. euh::... en français.. ben c’est vrai qu’y’a un terme qu’est plus exact qu’est espérantophone.... maintenant.. que les gens disent espérantiste espérantophone ça m’choque pas tellement...

G114- oui::.. y’a quand même une différence... mais.. je suis.. prête à me rallier à ceux qui préfèrent euh.. espérantophone [esperɑ̃tofon]... vis-à-vis d’l’extérieur.. peut-être c’est mieux... boh.. peut-être..

 Le terme espérantophone est, dans un cas, qualifié de « plus exact » et dans l’autre de « c’est mieux ». Pour ce qui est de Gabrielle toutefois, il s’agit d’une norme à utiliser à l’adresse d’un public extérieur essentiellement car, contrairement à Adélaïde, elle considère que le terme espérantophone ne correspond pas de façon plus exacte à la réalité de la population désignée (nous reviendrons sur ce point par la suite).

            D’autre part, lorsque l’insécurité linguistique ne résulte pas du sentiment de malaise induit par une norme prescriptive, c’est qu’il s’agit alors d’une dénomination manquante. Ainsi, Thierry, qui au début de l’entretien ne connaissait pas encore la dénomination espérantophone, se définit de manière périphrastique, car on sent qu’il lui manque une dénomination adéquate pour cela :

T334-  j’me:.. j’me considère pas comme espérantiste..

[...]

S343- // tu t’considères comme... comme quoi.. euh... ?

T344-  comme personne qui a appris l’espéranto.. qui r’grette pas...

À un autre moment de l’entretien, Thierry nous désigne son père comme le seul « espérantiste » sur Yvetôt (T82-T86), puis se reprend en distinguant son père par la dénomination de « espérantiste vraiment actif » (T88). Il lui manque alors une autre dénomination pour désigner les autres membres du groupe d’Yvetôt :

T90-    y’avait lui... le reste euh.. y’avait des gens qui avaient.. appris l’espéranto.. qui f’saient partie.. d’un groupe espérantiste qui.. à l’époque.. était quand même:... assez.. assez euh:... en tant qu’groupe.. assez actif [...]

Thierry fait finalement usage de la dénomination espérantiste, mais pour désigner le groupe et non ses membres. D’ailleurs, on peut ici remarquer que, d’une manière générale, Thierry fait usage d’espérantiste comme d’adjectif attitré pour tout ce qui est relatif à l’espéranto, car même après avoir découvert la dénomination espérantophone, il continuera à utiliser le terme espérantiste pour la fonction d’adjectif qualificatif :

T372-  [...] y’avait pas mal.. par exemple.. d’espérantophones sur Yvetôt... c’était.. des gens qui.. en dehors du.. du groupe espérantiste d’Yvetôt... n’utilisaient jamais l’espéranto.. ne rencontraient jamais d’étranger... alors que:.. euh::... ça p.. ça pour moi.. il s’ra espérantophone...

De la même façon, Michaël désignera son frère Lino comme un simple locuteur (« M80 : [...] lui.. euh l’espéranto il le:.. il le parle.. i s’débrouille évidemment: ...correctement.... mais::.. il le.. il.. i court pas après.. disons.... [...] au niveau de l’idéologie.. et tout ça.. il est pas très:... pas très investi.. ») et sa soeur, comme juste une utilisatrice de la langue (« M84 : [...] elle.. e::: ..elle est plutôt euh.. intéressée par le côté correspondance.. communication avec les autres et.. elle fait... bon.. elle s’intéresse pas encore.. énormément:... au côté idéologique.. et:... tout ça [...]), sans pour autant les désigner par des dénominations distinctes, tandis qu’il n’emploie que la dénomination espérantiste dans tout le reste de l’entretien. Nous voyons donc que des référents différents sont distingués, mais les locuteurs n’ont pas toujours à leur disposition les dénominations adéquates pour les désigner autrement que par des périphrases.

 

- Des stéréotypes marqués

 

            Si le choix des dénominations semble si problématique, c’est que derrière ces dénominations se cachent souvent des stéréotypes. C’est ce que rappelle Michéa lorsqu’il déclare : « On se définit un profil type de l’espérantiste, et c’est à partir de cette image qu’on s’en fait que on porte un certain nombre de jugements sur l’espéranto lui-même » (1983[33]). Au fil des entretiens, on retrouve en filigrane le stéréotype négatif de l’espérantiste que nous décrivait Pirlot dans son article (annexe IV.2.). Ainsi, on peut trouver les remarques suivantes :

F46-    [...] après c’est sûr que j’ai pas une démarche.. spécialement euh... de propagande euh [...] ..pour moi c’est pas ..un devoir.. de de... de::: ..de faire en sorte que tout le monde apprend.. apprenne l’espéranto [...]

F56-    [...] c’est pas la peine de les marteler avec euh [...]

A34-    je parle: ..rarement de l’espéranto... parce que je cherche pas absolument à.. à en parler aux gens [...]

M80-   [...] il.. i court pas après.. [...] il est pas très:... pas très investi [...]

T216-  j’vais pas faire du prosélytisme [...]

Certains propos réagissent directement à des stéréotypes colportés par les espérantistes eux-mêmes :

G110- [...] m’enfin moi.. je considère..que... l’espéranto c’est pas une panacée [...]

D’autres relient explicitement ce stéréotype à la dénomination espérantiste :

G112- ben c’est-à-dire que:.. je comprends: ceux qui trouvent que le::.. xx le suffixe -iste euh... (petit bruit d’embarras) euh:::.. bon... leur fait penser.. à d’autres -istes et qu’ça le.. je comprends.. je comprends ça.. que ça les: gène un peu [...]

T88-    non.. j’dis des bêtises.. quand.. j’dis qu’y’avait que mon père euh::.. espérantiste... mais euh:.. espérantiste vraiment actif euh::: ..comment dire.. ? ..qui.. qui prêche la bonne nouvelle.. ...

T372-  [...] l’espérantiste.. [...] vit un peu pour l’espéranto... comme on peut vivre pour la religion.. comme on peut vivre euh.... bon.. y’a des excès.. quand même... y’a des gens pour qui euh.. l’espéranto: est:.. c... y’a un côté fascisant.. des fois.. quoi [...]

L’observation de Michéa est d’autant plus justifiée que l’on remarque que dans certaines villes, la langue espéranto n’est identifiée qu’à une seule personne, comme c’est le cas de Gabrielle à Saint-Quay-Perros (G70-G72) ou du père de Thierry à Yvetôt (T82-T86).

Par ailleurs, on peut remarquer dans les propos mentionnés ci-dessus qu’il y a un certain rejet, notamment de la part des jeunes, de ce stéréotype. On cherche à s’en démarquer par des tournures négatives (pas de « propagande », « devoir », « prosélytisme », etc.), car ce stéréotype est perçu comme gênant (G112). Le seul jeune parmi nos informateurs à ne pas rejeter ce stéréotype de façon catégorique est Michaël qui, au contraire, revendique d’une certaine façon cet aspect militant (« M106 : [...] dès qu’j’en aurai la possibilité.. j’ai x.. j’ai l’intention d’étudier ça euh.. beaucoup plus à fond... passer les examens euh.. qui permettent euh... dans.dans l’cadre d’EFI [øfoi].. qui permettent d’enseigner... et euh:.. vraiment.. m’investir.. beaucoup plus là-d’dans... »), qu’il considère même comme un modèle lorsqu’il parle de son frère Vinko :

M138- [...] lui il est beaucoup plus actif que moi... mais i.. i vient d.. d’entrer à::.. à l’École Normale de Lyon.. donc il a beaucoup plus de temps et:... si j’pouvais suivre sa voie.. et le rejoindre et ..l’épauler ..dans c’qui fait.. ça me... ça m’plairait bien...

Toutefois, pour le cas de Michaël, il ne s’agit pas tant d’un militantisme pour la langue espéranto, que d’un militantisme pour l’association SAT, dont l’espéranto n’est pas le but principal comme le souligne Michaël lui-même (M132-M134, M150-M152). En outre, si Michaël admet que d’autres locuteurs de l’espéranto n’aient pas le même militantisme que lui (par exemple, lorsqu’il parle de son frère Lino et de sa soeur, comme nous l’avons vu plus haut), il semble en revanche avoir plus de mal à accepter le fait que certaines personnes approuvent l’espéranto sans l’apprendre :

M112- [...] c’qui m’é:.. c’qui me:.. me.à chaque fois que:.. que j’en parle c’qui m’étonne le plus... c’est qu’les gens en général.. sont tout à fait pour l’espéranto..

S113- mm (acquiescement)

M114- ils disent oui ! super ! génial !... et::.. quand j’leur demande pourquoi ils s’y mettent pas eux.. i m’disent.. parc’que personne le parle... (léger rire) ..donc.. évidemment.. c’est n.c’est tout à fait contradictoire.. j’leur dis ça.. et i m’disent.. i savent pas trop quoi répondre.... ça en reste là bien souvent..

D’ailleurs, on trouve un constat similaire dans les propos d’Adélaïde et de Gabrielle, qui toutefois se montrent plus compréhensives sur le fait que ces personnes-là n’apprennent pas la langue :

A40-    [...] des gens assez ouverts ..et:: qui trouvent que l’espéranto doit.. bla dans l’ensemble ..qui trouvent que l’espéranto c’est une bonne idée... que ce serait bien si tout l’monde le parlait.. mais qui ressentent pas la nécessité de l’apprendre [...]

G84-   [j’ai beaucoup d’amis] ..qui sont favorables.. à l’espéranto... mais qui n’y viennent pas... sauf qu’ils n’ont pas le temps.. ou:.... voilà...

Il s’agit ici en quelque sorte d’un stéréotype plutôt négatif collé à la population extérieure à l’espéranto, désignée comme celle qui se contenterait d’approuver sans faire davantage d’efforts.

            Un autre stéréotype encore plus négatif de la population extérieure à l’espéranto est celui des personnes qui jugent l’espéranto : ceux-ci parlent souvent sans connaître le sujet (« A40 : ils savent pas c’que c’est », « T280 : on s’rend qu’en fait euh.. il sait même pas c’que c’est »), ils se basent sur l’ouï-dire (« A40 : je t’rouve qu’y’en a quand même pas mal qui ont des a priori », « T280 : ils ont tellement entendu dire [...] »), leur réaction est souvent épidermique (« T278 : c’est.... Pagny... qui euh... quand il entend le:.. l.le terme d’espéranto... mais alors.. aussitôt.. grande gueule hein... euh:: démarre très vite et euh.. dit beaucoup d’mal de::... mais alors.. et.. enfin.. j’veux dire euh.. casse la conversation pour placer.. sa tirade... »). Les jugements portés sont souvent des comparaisons péjoratives (« A40 : ils pensent que c’est soit c’est une secte ..que c’est une danse ..que c’est... un peu tout et n’importe quoi on va dire.... », « T274 : la comparaison... d’l’espéranto avec le volapük »), certains de ces jugements sont assez catégoriques (« A36 : c’est nul.. faut pas faire », « T280 : c’est con [...] ils vont te dire.. mais c’est complètement con.. mais c.c’est n’importe quoi.. c’est une langue artificielle..») et vont même souvent jusqu’à renier l’existence de la langue en tant que langue vivante (« F48 : ah ! c’est cette langue qu’a pas marché ! », « F56 : ah ! mais ça a pas marché ! ..souvent j’entends.. ah c’est dommage que ça ait pas marché ! », « A40 : ah tiens ! y’a encore des gens qui le parlent.... », « M114 : personne le parle », « T280 : c’est un échec »). Toutefois, les différents informateurs relativisent ces avis extérieurs :

F48-    [...] pas forcément positif [...]

F54-    j’en n’ai jamais vraiment eu des réactions négatives...

A36-    [...] disons qu’y’a pas eu d’réaction totalement négative [...]

G64-   oui... oui oui... certains étaient favorables.. d’autres moins... m’enfin.. en général.. oui:[...]

G78-   oh:.. c’est variable.. hein... certains.. trouvent que l’idée est ..très bonne... d’autres.. pensent.. que c’est:.. (soupir) ..que c’est.. chimérique... enfin bon.. les avis sont:.. sont partagés.... c’est très d.. c’est très divers..

Ensuite, il s’agit de réagir à ces jugements portés sur l’espéranto : Thierry fait allusion à des arguments traditionnels (« T280 : si t’arrives euh:::.. à te faire entendre.. et puis à dire euh... qu.quelques éléments d’base euh:::... un p’tit peu traditionnels... », « T282 : je sais seulement qu’j’ai les arguments.. quoi.. »). Néanmoins, les propos de Flavie donnent l’impression que le fait d’expliquer ce qu’est l’espéranto est perçu presque comme une corvée, car elle emploie l’expression « alors fallait expliquer » (F48), comme si, par ce biais-là, il s’agissait à chaque fois de justifier son identité.

 

            Dans les entretiens, on peut repérer plusieurs marques de l’altérité au sein de la communauté. À plusieurs reprises, des personnes de la même communauté linguistique sont indiquées comme autres :

A48-    je r’sens ça comme un microcosmos... c’est-à-dire dans l’sens où:.. c’est un monde que re.. qui s’retrouve dans l’espéranto.. c’est-à-dire qu’y’aura des tout.. tous genres de personnes... y’aura des gens qu’auront envie que d’faire la fête.. d’aut’ qui auront envie d’apprendre des choses sérieuses... vraiment ouais.. un peu de tout quoi [...]

A54-    par rapport aux associations.. j’ai un parcours qu’est un petit peu atypique.. on va dire.. par rapport par exemp’ dans Espéranto-Jeunes ..la plupart des gens [...]

G38-   [...] il a fait appel aux espérantistes euh:: ..enseignants ...et puis après aux autres [...]

G112- [...] le suffixe -iste [...] leur fait penser.. à d’autres -istes et [...] ça les: gêne un peu [...]

T90-    y’avait lui... le reste euh.. y’avait des gens qui [...]

T190-  [...] elle.. c’est un choix euh::::.. volontaire [...]

T324-  [...] on m’a convaincu que::.. c’était pas une.. c’était pas.. quelque chose qu’il fallait que j’renie... enfin.. on m’a convaincu.. c’est-à-dire qu’on m’a mis dans des situations où j’me suis dis [...]

À aucun moment, on ne précise qui est désigné par les pronoms « leur », « les », « on » cités ci-dessus. La différence est donc marquée entre les membres de la communauté linguistique, indiquant par là même son hétérogénéité. On peut supposer qu’il s’agit d’une réaction en opposition justement aux stéréotypes négatifs, qui ont tendance à être étendus à toute la communauté, considérée souvent de l’extérieur comme homogène.

            Une autre manière de réagir aux stéréotypes négatifs est de présenter un stéréotype positif. Gabrielle mentionne plusieurs fois l’idée d’ouverture et de sympathie :

G88-   ben g.. en général.. ce sont des gens:.. sympathiques.. ce sont des gens qui sont ouverts.. qui sont.. très ouverts.. sur le monde [...]

G102- [...] je les trouve sympathiques [...]

G110- [...] l’espéranto [...] ça va dans le sens.. ça va dans le sens euh.. d’une vie.. meilleure... d’une vie.. euh:.. de plus de:... d’une vie plus ouverte.. un peu plus sur le monde... [..] l’espéranto nous donne plus de facilités ..de communication [...]

On retrouve cette idée d’ouverture à propos des personnes à qui l’on va parler de l’espéranto :

A40-    disons qu’moi d’abord j’vais répondre dans un premier temps par rapport aux amis qu’je connais... qui sont des gens assez ouverts [...]

T230-  en général.. quand j’en parle.. c’est déjà.. à des gens qui peuvent y être sensibles...

L’accent est également mis sur la découverte des autres cultures et sur l’envie de connaître des points de vue différents :

A48-    [...] mais c’est vrai qu’j’aime aussi parler: ..par exemple euh: ..récemment hier j’ai parlé avec un Norvégien.. i m’a raconté un peu c’qu’i f’sait:.. comment i voyait la vie et tout ça quoi...

G86-   [...] que c’est quand même intéressant: de pouvoir communiquer avec euh.. des gens de:.. tous les:.. de tous les continents.... quand on va à des.. congrès.. comme... comxx à Göteborg [gøtøbɔrg] ..eh bien.. on rencontre des gens de soixante.. soixante-cinq euh... nationalités... y’a pas seulement qu’des Européens.. je.j’ai parlé avec une Américaine.. j’ai parlé avec des Chinois.. et des Japonais... c’est très.. c’est quand même intéressant de pouvoir.. de pouvoir échanger avec.. avec des gens de:.. de tous les:.. continents ..et sur des sujets.. très divers [...]

T258-  [...] cette envie.. de:: savoir comment vit l’autre.. de s’y.. de s’intéresser à sa.. à sa culture.. //

T286-  [...] ceux qui vraiment.. ont envie d’savoir c’que vivent.. les autres gens à l’autre bout [...]

À toutes ces notions, Thierry opposent celles des « nationalismes » (T250), des « enjeux économiques » (T250) et du « racisme » (T258), qu’il considère comme incompatibles avec la langue espéranto. Adélaïde désigne d’ailleurs l’espéranto comme « une langue de l’amitié » (A42). La langue semble se prêter également à la rencontre (« G52 : c’est la rencontre avec cet espérantiste suédois.. qui m’a: ...encore plus motivée... », « T64 : nous aussi euh.. on veut parler espéranto.. parc’que ..d’abord.. on rencontrait pas mal de gens », « T288 : ils ont la possibilité.. s’i veulent... y’a le::.. le p’tit livre d’adresse.. là... qui permet... de rencontrer des gens.. qui::... qui sont espérantistes.. »).

Enfin, on remarque chez certains de nos informateurs un vif intérêt pour les langues, ce qui indique encore une marque d’ouverture. Cet intérêt se manifeste entre autres par un regret de ne pas avoir pu en apprendre davantage (« G18 : comme je faisais du latin.. je n’ai pas pu apprendre euh::... j’ai pas pu faire de l’allemand.. », « T28 : quand à l’allemand.. euh non.. j’ai un peu moins.. m’est arrivé d’écouter du Wagner.. quand même (sourire).. mais euh... voilà.. j’ai laissé tomber l’allemand.. », « T210 : ceci dit.. j’aime beaucoup.. j’aime beaucoup les langues euh.. même si euh:... euh j’ai dit tout à l’heure que j’ai appris.. l’allemand que pendant deux ans.. ») et un fort attachement aux connaissances déjà acquises (« T350 : tout ça me:.. me donne une certaine disposition.. euh:.. une certaine compréhension du.. comment sont construites les langues.. et ça euh.. j’y tiens beaucoup.... »). À ce propos, Thierry parle d’une « culture de langues » (T354), et il met l’espéranto au même niveau que les autres langues (même si cela n’est pas toujours le cas pour les autres informateurs). Ainsi, on voit se dessiner un stéréotype positif de l’usager de l’espéranto comme quelqu’un d’ouvert aux autres cultures, aux langues et aux points de vue nouveaux, avec une certaine disposition à la rencontre.

            Par ailleurs, certaines autres remarques de nos informateurs peuvent laisser apparaître des stéréotypes plus ambigus. Michaël, par exemple, nous décrit la façon dont les locuteurs de l’espéranto sont perçus de l’extérieur :

M116- ben j’ai l’impression qu’i sont::.. qu’i sont perçus un peu comme des marginaux... plus ou moins.... mais.mais pas::.. comme.plutôt comme des gens intéressants... mais euh:.. des ex.. peut-être des exemples à suivre.. mais qui sont malheureusement jamais suivis... donc euh...

Dans sa remarque, le terme de « marginaux » peut, dans un premier temps, être compris comme un stéréotype négatif. Mais Michaël donne ensuite un sens positif à cette dénomination : selon lui, ces « marginaux » sont en quelque sorte des modèles, mais il déplore le fait que ces modèles ne soient pas suivis. Thierry, quant à lui, qualifie la communauté liée à l’espéranto comme « une élite » ou « un club de passionnés » (T294) ; ces dénominations ont ici une valeur plutôt péjorative. Parfois, c’est au sein même des discours endogènes que l’espéranto est rattaché à d’autres courants d’idées ou à d’autres catégories sociales. Gabrielle rapproche le mouvement de l’espéranto à celui des citoyens du monde (« G88 : moi je suis citoyenne du monde.. alors je pense que ça.. ça va bien:.. ça va bien ensemble...»), tandis que Thierry le perçoit comme proche du mouvement anti-mondialiste (« T338 : qu’est un peu.. très proche de l’anti-mondialisme »). Thierry insiste surtout sur le fait que, d’après lui, l’espéranto est lié en quelque sorte à une époque donnée, qu’il associe au stéréotype du « peace’n love » (T250-T258), ainsi qu’à celui des « hippies » et des « soixante-huitards » (T266). Et il explique que, cette époque étant définitivement révolue, c’est pour cela que les idées qui y étaient rattachées sont également raillées de nos jours (T258). Il associe donc l’espéranto, qu’il qualifie de « grande idée communautaire » (T268), à un problème de société plus général.

 

- Motivations et dénominations

 

            Deux de nos questions touchaient aux motivations qui avaient amené nos informateurs à apprendre l’espéranto et à celles qui les avaient amenés à continuer ou non. L’analyse de ces motivations peut nous renseigner sur la façon dont les sujets s’identifient à la langue. Tout d’abord, regardons comment les dénominations espérantiste et espérantophone sont comprises par les informateurs. D’une part, Adélaïde considére les deux dénominations comme des synonymes, elle les place à un même niveau (« A60 : j’emploie les deux.. espérantiste espérantophone », « A70 : que les gens disent espérantiste espérantophone ça m’choque pas tellement... »). Pour elle, l’apparition de la nouvelle dénomination espérantophone, et cette évolution diachronique dans l’usage de cette dénomination, est juste due au fait que espérantophone est à ses yeux une traduction « plus exacte » du terme esperantisto (A70) : selon elle, quelle que soit la dénomination, le référent reste le même. Elle neutralise le conflit de dénominations par la phrase : « personnellement c’est que des mots » (A64).

D’autre part, Gabrielle et Thierry, quant à eux, perçoivent les deux dénominations comme ayant des sens bien distincts. Gabrielle définit la dénomination espérantophone ainsi :

G112- [...] ce.celui qui est espérantophone [esperɑ̃tofon].. il parle espéranto... mais.. il n’a pas forcément.. l’idéal.. qu’é::... qu’était celui de:.. Zamenhof.. le:: fondateur d’espéranto... on peut parler espéranto.. pour faire du commerce.. ou pour faire.. je sais pas.. un..

Même Thierry, qui n’avait pourtant jamais entendu le terme espérantophone auparavant (T356), le comprend immédiatement : il l’analyse de façon comparative (« T358 : j’vais l’comparer à francophone », « T368 : j’le compare à francophone.. à anglophone... et puis à:.. pas à saxophone.. non non.. ») et lui donne une définition similaire à celle de Gabrielle :

T358-  [...] c’est-à-dire quelqu’un.. qui:... oui.. qui utilise l’espéranto.. oui... qui sait l’utiliser.. qui sait l’parler.. qui sait l.. l’entendre //

T364-  [...] à la limite.. je dirai qu’e:::.. espérantophone.. c’est juste euh quelqu’un qui::.. connaît la langue.. mais qui n’a pas cette //

T372-  [...] on peut être espérantophone.. c’est-à-dire.. avoir euh:.. pris la méthode ASSIMIL euh::... avoir euh: appris.. et pis savoir prononcer.. et pis savoir comprendre.. et cetera... tout en étant dans son coin... de.. n’avoir jamais cherché à rencontrer un Allemand.. pour lui parler espéranto [...]

Par opposition à cela, il donne une définition distincte de la dénomination espérantiste :

T336-  euh::... si.si j’devais dire espérantiste... euh::... c’est quelqu’un.. qui ...d’une part.. en a suffisamment appris... et d’autre part.. a cet état d’esprit.. de.. euh::... de fraternité... euh.. avec... euh.. le.la langue.. euh: espéranto.. [...]

T364-  [...] espérantiste.. c’est quelqu’un qu’a l’idéal espéranto [...]

T372-  [...] c’est quelqu’un.. qui: se sent.. membre.. quand même.. d’un::.. d’un groupe... [...] l’espérantiste.. [...] vit un peu pour l’espéranto... comme on peut vivre pour la religion [...]

Il y a donc une « différence » entre les deux référents désignés par ces dénominations, comme le précise Gabrielle (G114). Néanmoins, Gabrielle se dit prête à se « rallier à ceux qui préfèrent [...] espérantophone », qui est perçu par le public extérieur comme une dénomination méliorative, même si, selon elle, cette dénomination ne recouvre pas exactement la même réalité.

            Par ailleurs, on remarquera que lorsqu’il s’agit d’espérantiste, on évoque souvent la notion d’idéal commun. Dans l’entretien avec Michaël, celui-ci nous parle à plusieurs reprises d’« idéologie » (M70, M80, M84, M122, M132, M146). Il distingue ce qu’il appelle l’« idéologie interne » de l’espéranto, qu’il rattache aux notions de « paix » et de « fraternité », des buts de l’association SAT, qui sont dans la continuité de cette « interna ideo », mais qui s’appliquent davantage au monde moderne (M144-M150). Le terme de « fraternité » est d’ailleurs fréquemment mentionné dans les propos de Thierry (T258, T266, T268, T336), qui parle également de « communion entre les peuples » (T256). Cet idéal évoqué est souvent rattaché à Zamenhof, l’initiateur de l’espéranto :

M146- [...] on parle d’idéologie interne... parce que c’est:.. évidemment.. Zamenhof qui l’a conçu.. il avait une idée derrière la tête.. donc euh..

G112- [...] espérantophones... ce n’est.. ça n’indique pas.. l’idéal de Zamenhof... ce.celui qui est espérantophone [esperɑ̃tofon].. il parle espéranto... mais.. il n’a pas forcément.. l’idéal.. qu’é::... qu’était celui de:.. Zamenhof.. le:: fondateur d’espéranto [...]

T256-  [...] mais ça.. je:.. je pense que c’était très... c’était très.. très dans l’esprit d’Zamenhof.. hein.. il avait ça [...]

Mais si espérantiste et espérantophone sont envisagés comme des identités distinctes, il ne s’agit pas pour autant d’identités exclusives. Ces identités peuvent se superposer, car elles interviennent à des niveaux différents, comme c’est le cas pour Gabrielle :

S115- et toi.. tu t’considères comment... ?

G116- ah bé.. à la fois espérantiste.. et à la fois espérantophone [....]

D’un autre côté, ces identités ne sont pas nécessairement complémentaires comme nous le fait comprendre G.R. Ledon dans sa brochure :

En nia Esperanto-movado ni tro ofte renkontas "esperantistojn" (fanatikaj dogmemuloj) kiuj eĉ ne balbutas la Zamenhofan lingvon, aliflanke ekzistas kelkaj Esperanto-parolantoj, kiuj ne povas akcepti, ke oni nomu ilin esperantistoj ĉar ili ne havas specifan "internan ideon", ne kongruas al iu mistika homaranismo aŭ io simila.

[*Dans notre mouvement espéranto nous rencontrons trop souvent des "espérantistes" (des dogmatistes fanatiques) qui ne balbutient même pas la langue de Zamenhof, d’un autre côté, il existe quelques espérantophones [espéranto-parlant] qui ne peuvent accepter qu’on les nomme espérantistes car ils n’ont pas d’"idée interne" spécifique, ils ne correspondent pas à un certain homaranisme[34] [membre de l’humanité – isme] mystique ou quelque chose de similaire.]

(Ledon, 1996 : 13)

Pourtant, cette non-complémentarité n’est pas toujours perçue de la même façon dans les deux sens. Ainsi, Gabrielle et Thierry s’accordent à dire que l’on peut être espérantophone sans être pour autant espérantiste, c’est-à-dire sans partager l’idéal commun que nous avons déjà évoqué :

G112- [...] ce.celui qui est espérantophone [esperɑ̃tofon].. il parle espéranto... mais.. il n’a pas forcément.. l’idéal [...]

S377- // donc on peut être espérantophone.. sans être espérantiste.. ? mais est-ce //

T378-  // ah oui.. complètement...

Pour Thierry, cependant, la situation inverse n’est pas tout à fait possible :

S379- mais est-ce que l’inverse est xxx... ? être espérantiste.. sans être...

T380-  sans être.. euh... ?

S381- espérantophone...

T382-  du tout.. du tout.. du tout.. ? non.. on peut pas...

Selon lui, l’identité espérantiste présuppose quand même une certaine compétence linguistique (« un minimum de vocabulaire »), en plus de ce qu’il appelle « l’esprit espérantiste » (T386).

 

            Dorénavant, si nous nous basons sur les définitions proposées par Gabrielle et Thierry d’espérantophone, en tant que locuteur potentiel, et d’espérantiste, en tant que défenseur d’un certain idéal, nous pouvons essayer d’analyser les motivations des informateurs et voir à quelle dénomination correspond chaque motivation. De façon schématique, nous distinguerons 3 types de motivations à l’apprentissage de l’espéranto.

 

- L’identification à la langue et aux dénominations

 

            Pour Jean-Pierre Van Deth, l’espéranto est, comme pour toute autre langue, un outil d’identification :

Mais s’il est vrai qu’une langue est d’abord outil d’identification avant d’être outil de communication, alors l’espéranto, parce qu’il existe, est aussi désignation d’une certaine façon d’être au monde. La preuve ultime de ce que j’avance est dans le fait qu’il existe réellement, à la mesure même de l’existence réelle de l’espéranto, une communauté espérantiste. Qu’ils séduisent ou qu’ils agacent, les espérantistes semblent avoir en commun un idéal, une certaine vision de l’homme, optimiste au demeurant, comme le dit le nom qu’ils ont choisi et, parce qu’ils sont encore – relativement – peu nombreux, un esprit militant, une sensibilité souvent vive.

(Van Deth, 1983 : 27-28)

Dans cette remarque, Van Deth semble rattacher la dénomination espérantiste à une identité d’appartenance à une communauté, comme le ressent également Thierry : « [espérantiste] c’est quelqu’un.. qui: se sent.. membre.. quand même.. d’un::.. d’un groupe » (T372). Tandis que espérantophone semble davantage être compris comme une dénomination descriptive d’une compétence, il s’agit seulement d’une identité linguistique de locuteur (« T364 : espérantophone.. c’est juste euh quelqu’un qui::.. connaît la langue »).

Dans les divers entretiens de notre corpus, les informateurs nous indiquent une identification plus ou moins forte par rapport à la langue espéranto d’une manière générale. On peut remarquer que la plupart d’entre eux témoignent un attachement assez fort à l’espéranto. Flavie et Adélaïde le considèrent comme une partie intégrante de leur vie (« F28 : ça fait partie.. intégrante de ma vie quoi », « F46 : enfin ça fait partie intégrante de ma vie », « A16 : pour moi c’est:: ...c’est que’qu’chose qu’a toujours existé en fait.. », « A18 : qui fait partie de moi comme le français ») ; il s’agit donc d’un des aspects de leur identité globale. L’idée de l’espéranto comme partie intégrante d’une identité multiple se retrouve d’autant plus chez Michaël, par le fait qu’il possède deux prénoms distincts (« M6 : ce sont mes deux prénoms officiels... Vito c’est mon deuxième prénom espérantiste »). D’ailleurs, on voit que pour Michaël l’espéranto est un sujet qui lui tient à coeur lorsqu’il en parle autour de lui : « c’qui m’é:.. c’qui me:.. me.à chaque fois que:.. que j’en parle c’qui m’étonne le plus [...] », il y a une forte identification au sujet chez lui. Flavie parle plus directement de « rapport affectif » à la langue (F34, F56). Gabrielle, quant à elle, voit dans l’espéranto une identité complémentaire qui n’est pas indispensable mais qui donne un atout supplémentaire par rapport aux autres personnes : « d’autres.. mais je c.. je con.. x’autres qui sont pas espérantistes aussi.. vont dans.. dans le même sens... mais quand même.. l’espéranto nous donne plus de facilités ..de communication.... » (G110). Remarquons toutefois qu’il y avait déjà chez elle une forte attente vis-à-vis de l’espéranto, lorsqu’elle raconte à propos de sa découverte de l’espéranto : « nous devrions tous parler la même langue... et mon père me répond.. il y’a l’espéranto ! ...mais.. il n’en savait pas beaucoup plus.... alors.. je suis restée sur ma faim... » (G26).

            Thierry, contrairement aux autres informateurs, n’a cessé de marquer ses distances par rapport à l’espéranto et à son utilisation effective :

T282-  je::.. c’est pas mon combat l’espéranto.. alors j’réagis euh::... calmement.. quoi... je::....c.. j’me sens.. j’me sens pas plus concerné qu’ça [...]

T312-  mais euh::... faire le tour du monde en stop.. c:.c’était pas mon truc... euh::...

T316-  [...] ça m’a tenté.. mais ç’aurait pas:.. euh.. ç’aurait pas été utiliser ..l’espéranto dans mes activités.. [...] mais ç’aurait été.. [...] d’abord pour me.. pour m’essayer.. à la: rédaction.. de.. d’un texte euh:... qui essaye de::.. au maximum.. de réunir toutes les informations [...]

T318-  [...] pas pour communiquer avec des gens qui s’intéressent euh.. aux même sujets qu’moi... et qui ont euh::.. en commun avec moi.. le.. la langue.. espéranto...

T324-  [...] c’est pas mon combat euh:.. l’espéranto... c’est pas mon:..... est pas ma passion.. c’est pas.....

Il met l’accent sur le fait que son apprentissage de l’espéranto n’était « pas par choix » (T30), se démarquant ainsi des autres locuteurs de l’espéranto (« T190 : elle.. c’est un choix euh::::.. volontaire.. »). Enfin, Thierry précise que ses usages occasionnels de l’espéranto ont chaque fois été dus à des concours de circonstances, et non à un choix délibéré (T144, T186, T200). Thierry n’est pas le seul à avoir eu une prise de distance avec l’espéranto : Flavie nous mentionne qu’elle a eu un décrochage à l’adolescence (« F60 : ben y’a eu un moment en fait où j’ai décroché... c’est entre::: ..quatorze ..quinze ..et dix-huit ans... [...] à cette période-là ..l’adolescence.. bon y’a un espèce de ..de recul euh ..qui se fait... »), ce fut également le cas pour Adélaïde (« A34 : ben d’nonante-trois à nonante-huit euh j’ai passé cinq ans euh.. sans parler espéranto... »). Mais chez Thierry, ce décrochage a été définitif :

T324-  non... esp.. espéranto.. à un moment donné.. j’ai dis non.. j’veux pas...

S167- [...] quelle est la place euh::.. d’l’espéranto pour toi dans la vie ..d’tous les jours..... ? au.aujourd’hui //

T168-  de.de tous les jours.. ?

S169- oui

T170-  aucune.... [...]

Néanmoins, Flavie et Thierry s’accordent à dire qu’ils ne rejettent pas cet aspect de leur identité (« F62 : j.j’avais pas du tout de rejet par rapport à ça », « T228 : j’en ai pas honte »), qu’ils ne le regrettent pas (« F62 : chuis contente de l’avoir fait », « T324 : j’vais pas renier... chuis content d’l’avoir appris.. j’vais conserver c’que j’ai.... euh... pas activement », « T344 : [...] r’grette pas », « T346 : et ça.. j’regrette pas non plus euh::... j’aime bien »), même si, pour Thierry, cet aspect-là appartient désormais à son passé.

 

            Bien que parmi nos informateurs aucun n’ait eu l’espéranto comme véritable première langue parlée, trois d’entre eux la qualifient de langue maternelle. Ainsi, Flavie, qui commence par préciser qu’elle est « une fausse espérantiste de naissance » (F6), précisera plus loin que « l’espéranto c’est euh.. c’est une l’au.. une autre langue maternelle quand même quelque part.. » (F36) ; on retrouve là l’idée de l’identité à multiples facettes. Adélaïde compare son apprentissage de l’espéranto à celui d’une langue maternelle (« A24 : ils nous ont appris l’espéranto comme on apprend à un enfant sa langue maternelle »), même si cet apprentissage a eu lieu à un âge bien plus avancé. Il n’empêche que son lapsus au début de l’entretien (« A8 : donc ma langue maternelle.. c’est l’espéranto.... euh pardon (fort rire de la part des deux) ...non ma langue maternelle c’est l’français.. ») est, d’une certaine manière, révélateur du rapport privilégié qu’elle entretient avec l’espéranto. Michaël, quant à lui, place l’espéranto parmi ses langues maternelles (M10), mais ajoute tout de suite après que « l’espéranto.. j’ai connai.j’ai commencé à l’parler.. que très tardivement... » (M12). Sur un plan psycholinguistique, on peut remarquer que, pour aucun des trois informateurs, l’espéranto n’est la langue de référence[36], qui est pour eux le français. On ne peut pas non plus considérer l’espéranto comme leur parler vernaculaire. S’ils considèrent l’espéranto comme une langue maternelle, c’est qu’il s’agit là de leur langue d’appartenance ; c’est une marque d’appartenance à la communauté linguistique de l’espéranto.

            On voit donc que l’approche de l’espéranto est très marquée par tout ce qui touche à l’affectif. Une explication possible à cela est que, chez tous les informateurs interrogés, on note une présence de l’influence parentale[37]. Chez Flavie, cette influence reste plutôt discrète (« F8 : l’espéranto on le parlait que: ..dans les congrès ou euh: avec les amis euh::: ..de mes parents... », « F60 : jusqu’à maint’nant c’était que: ..les fami:lles ..tout ça mes parents.. même si.. les enfants d’mes parents [...] »). Pour Adélaïde, l’influence parentale semble avoir davantage marqué son apprentissage de l’espéranto (« A24 : ils ont parlé un p’tit peu s.surtout mon père.. ils ont parlé un p’tit peu avec nous... [...] s’posait pas vraiment la question euh:.. pourquoi on l’fait ? ...on l’faisait parce que les parents m... voilà.. comme on va en colonie d’vacances parc’que les parents nous y inscrivent.. des choses comme ça.. »). En ce qui concerne Michaël, il s’agit tout d’abord de l’attribution du deuxième prénom (« M2 : Vito de mon prénom espérantiste.. que m’a donné ma mère »). Par ailleurs, chez lui, l’espéranto est la langue parentale (« M60 : euh mes parents.. entre eux.. parlent espéranto ») et l’activité associative semble se faire en famille (« M132 : j’adhère à SAT [sɑt] comme:.. pas mal de membres de ma.. membres de ma famille »). Gabrielle fait référence à son père, qui lui a parlé pour la première fois de l’espéranto (G26). Dans l’entretien avec Gretel, celle-ci nous confiait qu’elle ne parlait espéranto avec son frère que « quand mon père voudrait qu’on l’fasse » ; l’espéranto est ici perçu presque comme une obligation émanant du père. Enfin, dans le cas de Thierry, l’espéranto est à la base la langue secrète des parents (T48). Chez les autres enfants qui apprenaient l’espéranto avec Thierry, on retrouve également l’influence de la famille (« T78 : des gens dont les parents étaient déjà espérantistes », « T108 : mais.. euh: le père était aussi espérantiste.. donc c’était pas::... euh.. une grande nouveauté... son oncle était aussi espérantiste.. donc c’était pas pour lui une nouveauté »). Cette influence est telle que Thierry reproduira par la suite le modèle parental avec sa compagne (« T136 : on l’a utilisé nous en couple:.. aussi.. on a beaucoup parlé espéranto pour cacher aux enfants ouais ») ; de ce fait, l’espéranto est perçu par lui comme la langue des grands, la langue des adultes (« T138 : maint’nant on est grand (coup sur la table).. c’est nous qui parlons espéranto »).

            À ce propos, l’âge semble également avoir une certaine influence sur l’identification à la langue. D’une part, la prise de conscience semble venir à un certain âge, comme Michaël le laisse entendre lorsqu’il parle de sa soeur : « j’pense qu’elle y viendra quand elle s’ra un peu plus.. âgée.. » (M84). Ensuite, les jeunes semblent avoir « un autre état d’esprit » (T304) que les générations plus âgées, ce que sous-entend également Flavie (F60). Enfin, l’arrivée à un âge avancé semble souvent limiter la capacité d’activité, comme le dit Thierry à propos de son père (« T250 : mon père aussi a vieilli.. il est moins actif.. ») ou Gabrielle à propos d’elle-même (« G68 : maintenant.. que je suis âgée.. que j’peux pas faire... grand’chose », « G106 : bon.. j’pense qu’à mon âge.. maintenant ...je me contente ..d’enseigner l’espéranto.. pour que l’espéranto continue »). On trouve ici, par l’allusion à l’enseignement, l’idée de la transmission d’une langue, et peut-être aussi d’une identité (« G106 : je vois.. quand même.. quelques élèves.. là... qui::.. qui pourront prendre la suite... », « T250 : y’a personne qui a pris le flambeau d’mon père »).

 

            Si l’on examine l’usage que les informateurs font des dénominations étudiées, avant que celles-ci ne soient introduites expressément dans les entretiens, on peut observer comment les informateurs s’identifient spontanément à ces dénominations.

Avant les questions finales, Adélaïde n’emploie qu’une seule fois la dénomination espérantophone et n’emploie pas du tout celle d’espérantiste. Mais à ses yeux, comme elle nous le précise à la fin justement, il ne s’agit que d’un changement de dénomination pour un même référent (A70) : il n’y a donc pas vraiment de changement d’identité (qui, pour elle, est une identité de locuteur), mais juste un changement dans la manière de s’y identifier.

Michaël, quant à lui, emploie exclusivement la dénomination espérantiste. Le stéréotype de militant idéaliste, qui est souvent accolé à cette identité, ne semble pas le gêner car il assume cette identité ; même si, paradoxalement, il dit ne concevoir la langue espéranto que comme « un outil » (M120).

Gabrielle, avant nos questions sur le sujet, emploie exclusivement, elle aussi, la dénomination espérantiste. Et elle revendique cette identité lorsque nous l’interrogeons à ce sujet (G116). Toutefois, elle se considère également comme espérantophone, car elle place cette dénomination sur un autre plan que celle d’espérantiste.

Thierry ne connaissait absolument pas la dénomination espérantophone avant notre entretien, il ne pouvait donc employer que celle d’espérantiste. Mais, comme nous l’avons déjà vu précédemment, on sent au cours de l’entretien qu’il ne s’identifie absolument pas à cette dénomination, et même qu’il la rejette de façon catégorique quand nous l’interrogeons à ce sujet : « j’me considère pas comme espérantiste » (T334). Ainsi, lorsque nous lui présentons la dénomination espérantophone, il semble davantage s’y identifier (« S363 :        tu t’qualifierais pas non plus.. comme espérantophone... ? – T364 :           oui.... un peu plus.. ouais... »), même s’il ne s’agit pas d’une identification absolue.

De ce fait, la seule personne à osciller entre les deux dénominations sans que nous ayons à l’interroger à ce sujet est Flavie. Il n’y a pas d’identification à une dénomination précise : tantôt elle parlera d’« espérantiste de naissance » (F6), tantôt elle utilisera l’expression « espérantophones de naissance » (F60). Néanmoins, on peut remarquer qu’elle n’emploie la dénomination espérantiste que deux fois au début de l’entretien, et cela dès sa première réponse (F2), tandis qu’elle emploie espérantophone pendant tout le reste de l’entretien. Faut-il y voir une identification à la dénomination espérantiste qu’elle utilise tout à fait spontanément au début de l’entretien ? Le changement de dénomination par la suite serait alors la marque d’un ressaisissement, dû au contexte de cet entretien susceptible d’être divulgué auprès d’un public extérieur.

 

 

            En fin de compte, nous avons pu remarquer, dans ces cinq entretiens, que les positionnements par rapport à la langue, et de ce fait aux dénominations des individus qui s’y rattachent, sont très hétérogènes. Cela est bien la marque d’une problématique explicite. Mais peut-être l’hétérogénéité de ces quelques points de vue indique également le caractère fondamental de la communauté étudiée, c’est-à-dire une communauté très variée et changeante.

 


5. Conclusion

 

            Dans notre enquête, nous nous sommes efforcé de montrer quels étaient les enjeux sous-jacents aux différentes dénominations servant à désigner la population liée d’une manière ou d’une autre à la langue espéranto.

Le terme espérantiste a longtemps été (et reste toujours) investi de plusieurs programmes de sens, notamment celui de locuteur de la langue espéranto ainsi que celui de défenseur de cette langue. Cette polysémie est sans doute due au fait qu’à l’origine, on considérait ces deux notions de locuteur et de défenseur comme nécessairement liées. Or, nous avons pu constater qu’à présent, cela n’est plus le cas. Un changement (ou du moins, une évolution) de la population concernée s’est produit depuis.

De ce fait, avec la prise de conscience de cette polysémie et dans ce contexte d’une réalité en profonde évolution, une nouvelle dénomination est apparue, celle d’espérantophone. Cette dénomination a été créée pour différencier et définir avec plus de précision l’un des deux programmes de sens de la dénomination espérantiste, celui de locuteur de la langue. La mise en place de ces deux termes, aux sens a priori distincts, est encore hésitante, aussi bien dans les discours endogènes qu’exogènes. En effet, les champs sémantiques de ces dénominations ne sont pas toujours bien délimités ou tout à fait connus, et il n’y a pas nécessairement d’identification explicite à l’une ou à l’autre de ces dénominations. Cependant, la dénomination espérantiste, avec l’apparition d’une dénomination concurrente (bien que complémentaire à la base), a pris une connotation négative dans les discours exogènes, ce qui provoque, forcément, une réaction de la communauté désignée.

Ainsi, pour esquiver ce stéréotype négatif, on observe une tendance récente qui consiste à remplacer systématiquement, dans les documents d’information sur l’espéranto, la dénomination espérantiste par celle d’espérantophone, considérée comme « politiquement correcte ». En conséquence de quoi, la dénomination espérantophone ne recouvre plus toujours la réalité étymologique pour laquelle elle avait été initialement créée, un glissement de sens euphémique s’étant opéré. Cette dénomination espérantophone se trouve alors à son tour investie des deux programmes de sens que recouvrait autrefois le terme espérantiste. Et, comme cela se produit fréquemment en pareil cas, cette nouvelle polysémie du terme espérantophone n’est pas toujours acceptée sans résistance.

Ce changement de dénomination peut également s’expliquer par le fait que les générations actuelles ne se reconnaissent plus tout à fait dans l’identité véhiculée par la dénomination espérantiste, identité qui évoque un idéal attaché à une époque révolue. Or, comme le dit Wijnands : « Avoir un nom, c’est s’approprier une identité. La perdre ou la voir menacée, c’est se défaire de ce nom pour en chercher, ou plutôt, pour en essayer un autre » (Wijnands, 1999 : 135). De ce fait, l’apparition de la dénomination espérantophone pourrait être l’indice révélateur d’une communauté indécise en quête d’une nouvelle identité.

Dans le cadre théorique de notre mémoire, nous nous demandions si la dénomination espérantophone avait créé deux identités distinctes ou si, au contraire, ces deux identités existaient déjà et n’attendaient qu’une mise en mots. Comme nous l’avons vu dans la présente étude, le terme espérantophone est probablement apparu à une époque où les dénominations avec le suffixe -phone étaient en vogue. À partir de là, les usagers s’en sont servis progressivement pour désigner une autre réalité, réalité qu’ils ont dissociée de celle d’espérantiste. Néanmoins, rien n’empêche de supposer que ces deux identités existaient déjà en filigrane auparavant, mais qu’elles n’étaient pas encore exprimées par des dénominations différentes (ainsi que le montre l’entretien avec Thierry : ce dernier, à la base, n’avait pas à sa disposition la dénomination adéquate pour désigner les locuteurs de l’espéranto non-espérantistes, qu’il distinguait cependant de l’identité espérantiste à proprement parler).

Nous constatons donc que l’identité espérantiste existe toujours, mais les nouvelles générations ont tendance à la considérer comme démodée, aussi cherchent-ils à s’en démarquer au moyen de la dénomination espérantophone. Cette autre identité espérantophone envisage la langue avant tout comme un outil, et plus seulement comme un idéal à poursuivre. L’évolution de ces identités, à travers un changement de dénomination, est sans doute le reflet d’une évolution de la société actuelle en général.

 

Ce travail voudrait contribuer à expliquer comment s’effectue un processus de redénomination autour d’une communauté relativement réduite en nombre, mais de nature hétérogène et très disséminée géographiquement. Nous voulions par là même montrer quelles sont les incidences de cette redénomination sur l’identité des membres de cette communauté. Cette recherche permet aussi de mettre le doigt sur une problématique qui n’est pas toujours perçue comme telle par les personnes concernées.

Soulignons que ce travail n’a fait qu’évoquer l’aspect sociolinguistique de la problématique. La question de l’identification chez les locuteurs de naissance n’y a été abordée que superficiellement. Il s’agit là d’un choix délibéré de notre part, et nous restons conscient que l’appréhension de la langue espéranto comme langue maternelle reste encore un domaine d’études porteur de multiples interrogations, non seulement sur la langue espéranto elle-même, mais aussi sur les conceptions actuelles relatives à l’acquisition du langage.

 

 


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7. Table des matières

 

1. Introduction   4

2. Présentation de l’étude   6

2.1. Problématique. 6

2.2. Hypothèses. 8

2.3. Présentation de la langue espéranto. 9

2.3.1. D’un point de vue historique et sociologique  9

2.3.2. D’un point de vue interlinguistique  11

2.3.3. D’un point de vue linguistique  12

2.4. Cadre théorique. 15

3. Méthodologie   18

3.1. Constitution du corpus. 18

3.1.1. Documents divers  18

3.1.1.1. Documents exogènes  18

3.1.1.2. Documents endogènes  19

3.1.2. Entretiens semi-directifs  21

3.1.2.1. Justification de la technique de recueil de données  21

3.1.2.2. Choix des sujets et contexte des entretiens  22

- Flavie  22

- Adélaïde  23

- Michaël 23

- Gabrielle  24

- Gretel 24

- Thierry  25

3.1.2.3. Les questions initiales de l’enquête  25

3.2. Méthodologie d’analyse de discours. 28

4. Analyse des données   29

4.1. espérantiste / espérantophone dans les discours exogènes. 29

4.1.1. Dans les dictionnaires  29

4.1.2. Dans la presse, à l’occasion d’un évènement spécifique  34

- Occurrences et usage morphologique des deux dénominations  34

- Les autres dénominations employées  36

- Les représentations sur la langue espéranto  38

- Usage simultané des deux dénominations  39

4.2. espérantiste / espérantophone dans les discours endogènes. 41

4.2.1. À l’intention du public extérieur 41

4.2.1.1. Dans des interviews radiophoniques  41

4.2.1.2. Dans les documents d’information  42

4.2.1.3. Dans des travaux universitaires  44

4.2.2. Au sein de la communauté linguistique  47

4.2.2.1. Signification et équivalents du paradigme espérantiste / espérantophone en espéranto : un usage différent 47

4.2.2.2. Analyse d’articles traitant de la dénomination en espéranto  49

4.2.2.3. Analyse des entretiens et processus d’identification  50

- Les occurrences des dénominations espérantiste et espérantophone  50

- Une insécurité linguistique  51

- Des stéréotypes marqués  52

- Motivations et dénominations  56

- L’identification à la langue et aux dénominations  58

5. Conclusion   62

6. Bibliographie   64

7. Table des matières   66

 

 

 

 

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ANNEXES

du mémoire

Espérantistes et espérantophones :

dénominations d’identités sociolinguistiques en mutation

 

présenté par Sébastien Erhard

sous la direction de M. Salih Akin

octobre 2004

 


Sommaire des annexes

Annexe I : La revue de presse de l’association Espéranto-France sur le 83ème Congrès Mondial d’Espéranto. 69

Annexe II : Transcriptions d’interviews radiophoniques. 71

II.1. Radio France Internationale - « RFI-soir » - mardi 3 août 2004  71

II.2. Radio Suisse Romande – « Chemins de Terre » - samedi 21 juin 2003  73

Annexe III : Documents d’information sur l’espéranto. 74

III.1. Premier Manuel de la Langue Auxiliaire Esperanto  74

     1939, Librairie Centrale Espérantiste, Paris

     couv. I-IV ; pp. 1-3, 32

III.2. Premier rendez-vous avec la langue internationale  75

ancienne version, vers 1981, ESPERANTO-FRANCE

III.3. 1er rendez-vous avec la langue internationale  76

nouvelle version, vers 2000, Espéranto-France

III.4. Deuxième rendez-vous avec la langue internationale  77

1981, Union française pour l’espéranto

III.5. espéranto ...une approche de la langue internationale  78

     1984, Union Française pour l’Espéranto, Paris

     couv. I-IV ; pp. 1-7, 52-60 ; encart central 1-2

III.6. l’ESPERANTO ça marche  79

1986, UFE, Paris, 16 p.

III.7. ESPERANTO le meilleur moyen le plus facile de pratiquer une langue Européenne  80

vers 1992, jeunEsperantO, Paris

III.8. Le meilleur moyen de goûter aux langues étrangères  81

1995, JES / JEFO

III.9. espéranto mode d’emploi 82

1998, UFE / JEFO, 16 p.

III.10. présentation de la langue internationale espéranto  83</